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chapitre:1 Une rencontre éblouissante: C’était à la saison où les arbres fleurissent, où les bois et les prés reverdissent ; les oiseaux, chacun dans son langage, chantent doucement au matin et la nature entière est en joie. Ce jour-là, le fils de la Dame Veuve 1 de la Forêt Déserte solitaire se leva ; il eut vite fait de seller son cheval de chasse et de prendre trois javelots. Ainsi équipé, il sortit du manoir de sa mère et pensa qu’il irait voir ses paysans, qui semaient ses avoines. Il entra dans la forêt : l’air était si doux, le chant des oiseaux si joyeux que son cœur tressaillit de joie. Tout à ce plaisir, il retira la bride à son cheval et le laissa paître dans l’herbe fraîche et verdoyante. Il aimait s’exercer au tir avec ses javelots, et il se mit à les lancer tout autour de lui, vers le haut et vers le bas, vers l’avant et vers l’arrière. Et voilà que, tout à coup, il entendit venir à travers la forêt cinq chevaliers équipés de toutes leurs armes ; et ces armes faisaient un terrible fracas en heurtant les branches des arbres : lances, écus, hauberts s’entrechoquaient à grand bruit. Le jeune homme entendait les arrivants, mais il ne les voyait pas encore. Stupéfait, il se dit : « Ce ne peut être que des diables ! Ma mère m’a dit, en effet, que ce sont les créatures les plus effrayantes au monde. Et elle m’a enseigné que, contre eux, la meilleure protection était le signe de croix. Mais moi, je pense qu’il vaut mieux les attaquer avec mon javelot ! » Pourtant, quand il les vit sortir du bois, quand il vit les lances et les écus, les hauberts étincelants, les heaumes brillants, quand il vit scintiller au soleil toutes ces couleurs magnifiques, le vermeil et l’azur, l’or et l’argent, il fut émerveillé et s’écria : — Ah ! Seigneur Dieu, pardonnez-moi ! Ce sont des anges que j’ai devant moi. Ma mère ne m’a pas menti quand elle m’a dit que les anges étaient les plus belles créatures du monde, après Dieu, qui est encore plus beau. Et c’est bien le Seigneur Dieu que je vois ici, car l’un d’entre eux est plus beau que tous les autres. Je vais donc l’honorer et l’adorer, comme ma mère me l’a appris. Il se jeta donc à genoux pour dire toutes les prières qu’il savait. À cette vue, le maître des dit pour le rassurer : — Jeune homme, n’aie pas peur. — Non, je n’ai pas peur. Qui êtes-vous donc ? Êtes-vous Dieu ? — Non, par ma foi. Je suis chevalier. — Jamais de ma vie je n’ai vu de chevalier et je n’en ai jamais entendu parler. Mais vous êtes plus beau que Dieu ! Ah, si je pouvais être comme vous, magnifique et resplendissant ! Le chevalier s’approcha de lui pour l’interroger : — As-tu vu aujourd’hui sur cette lande cinq chevaliers et trois jeunes filles ? Mais le jeune homme s’intéressait à tout autre chose. Il tendit la main vers la lance du chevalier et la prit : — Cher seigneur, vous qui vous appelez « chevalier », quel est cet objet que vous tenez ? — Me voilà bien avancé ! Je voulais te poser des questions, et c’est toi qui m’interroges ! Je te le dirai pourtant : c’est ma lance. — Voulez-vous dire qu’on la lance, comme je le fais avec mes javelots ? — Mais non ! Tu es bien sot, mon garçon. On en frappe son adversaire de près. Le jeune homme saisit alors le bord de l’écu : — Et cela, qu’est-ce que c’est ? À quoi cela sertil ? — Tu te moques de moi, avec tes questions. Je te répondrai cependant, car tu me plais. Ce que je porte est un écu. Et il m’est bien utile : il me protège fidèlement de tous les coups qu’on me porte. Les compagnons du chevalier les rejoignirent et dirent à leur seigneur : — Que vous raconte ce Gallois ? — Il ne connaît pas les bonnes manières. Il ne répond à aucune de mes questions, mais pour chaque chose qu’il voit, il me demande son nom et ce qu’on peut en faire. — Seigneur, vous savez bien que les Gallois sont par nature stupides 2 . Celui-ci est comme les autres. C’est folie de perdre son temps avec lui. — Je répondrai pourtant à ses questions autant qu’il le faudra. Mais déjà le jeune homme le saisissait par le pan de son haubert : — Dites-moi donc, cher seigneur, quel est ce vêtement ? — Tu ne le sais pas ? C’est mon haubert, et il est lourd comme fer. — Il est donc en fer ? — Tu le vois bien. — Il est très beau, mais à quoi sert-il ? — C’est facile à expliquer : si tu voulais lancer contre moi une flèche ou un javelot, tu ne pourrais me faire aucun mal. — Eh bien, heureusement que les biches et les cerfs n’en portent pas ! La chasse serait finie pour moi. Le chevalier reprit alors : — Jeune homme, vas-tu enfin me dire des nouvelles des chevaliers et des jeunes filles ? Et l’autre, qui était vraiment bien naïf, lui dit : — Êtes-vous né ainsi ? — Mais non, voyons, c’est impossible ! — Qui vous a donc équipé de la sorte ? — Je vais te le dire : c’est le roi Arthur qui m’a donné tout cet équipement, il y a cinq jours, quand il m’a en personne adoubé 3 . Mais réponds-moi enfin : où sont passés les cinq chevaliers et les jeunes filles ? — Seigneur, regardez là-haut cette forêt au pied de la montagne : ce sont les défilés de Valbonne. Si ces gens sont passés par là et si les paysans de ma mère les ont vus, ils vous le diront. Il monta sur son cheval et les conduisit jusqu’aux champs où travaillaient les paysans. Et quand ceuxci aperçurent leur seigneur, ils tremblèrent de peur. Savez-vous pourquoi ? À cause de ceux qu’ils voyaient venir avec lui tout armés. En effet, ils comprenaient bien que, si le jeune homme connaissait leurs activités et leur noble condition, il voudrait devenir chevalier, et sa mère, de chagrin, en perdrait la raison. On s’était donné tant de mal pour l’empêcher d’en apercevoir un seul ! Quand le maître des chevaliers eut enfin obtenu les renseignements qu’il souhaitait, le plus souvent ? — Jeune homme, répondit-il, le roi séjourne à Carduel. Il n’y a pas cinq jours, il s’y trouvait et je l’ai vu. S’il n’y est plus, tu trouveras bien quelqu’un pour te renseigner. Sur ces mots, il s’éloigna au grand galop pour rejoindre ses compagnons. 1. C’est ainsi que l’on nomme la mère de Perceval. On verra plus loin, en effet, qu’elle a perdu son mari et ses deux fils aînés. 2. Les habitants du pays de Galles avaient, au Moyen Âge, la réputation d’être des paysans grossiers, peu civilisés. 3. L’ adoubement est la cérémonie par laquelle un jeune noble est fait chevalier, après avoir appris le métier des armes. Son armement lui est donné par le seigneur qui a assuré sa formation.
chapitre:2 La Dame Veuve: Le jeune homme ne perdit pas de temps pour retourner au manoir. Son retard avait plongé sa mère dans la tristesse, mais dès qu’elle le vit, elle laissa éclater sa joie. Elle courut à sa rencontre et le serra contre elle comme une mère pleine d’amour, lui répétant cent fois : « Cher fils, cher fils ! » — Mon fils chéri, mon cœur était tellement serré d’angoisse à cause de ton retard que j’ai failli mourir de douleur. Où t’es-tu attardé ? — Où ? Je vous le dirai sans mentir, car j’ai vu une chose qui m’a rempli de joie. Ne m’aviez-vous pas dit que les anges de Notre-Seigneur sont plus beaux que toute créature au monde ? — Je l’ai dit, en vérité, et je le redis encore. — Eh bien, figurez-vous, mère, que j’ai vu aujourd’hui, dans la Forêt Déserte, les plus belles créatures qui soient, plus belles que Dieu et ses anges ! Sa mère le serra dans ses bras : — Mon fils, que Dieu te protège, car j’ai grandpeur pour toi. Tu as vu, je crois, les anges dont tout le monde se plaint, car ils tuent ceux qu’ils atteignent. — Non, mère, pas du tout ! Ils disent qu’ils ont pour nom « chevalier » ! À ce mot, la mère s’évanouit. Lorsqu’elle reprit ses esprits, elle laissa parler son chagrin : — Hélas, quelle triste destinée que la mienne ! Mon fils chéri, je croyais bien te tenir à l’écart de la chevalerie : tu n’en aurais rien vu, tu n’en aurais même pas entendu parler ! Et pourtant, tu aurais dû être chevalier, mon fils, si Dieu t’avait conservé ton père : nul n’était plus estimé et redouté que lui dans toutes les Îles de la Mer. Tout comme moi, il était né d’un noble et excellent lignage 4 . Mais de grands malheurs s’abattirent sur nous. Ton père fut blessé aux jambes et demeura infirme. Il perdit son domaine, ses trésors, tous ses biens, et tomba dans une grande pauvreté. Après la mort d’Uter Pendragon, père du bon roi Arthur, les terres furent dévastées. Ton père put fuir vers ce simple manoir qu’il possédait dans la Forêt Déserte : il s’y fit porter en litière. Tu étais encore un tout petit enfant au sein, mais tu roi Ban de Gomeret. Le même jour ils furent adoubés, et le même jour ils voulurent, pour partager leur joie avec leur père et leur mère, rentrer à la maison. Ils périrent ensemble, massacrés sur le chemin du retour. Leur père mourut de chagrin, et moi, je connus la vie bien amère d’une veuve. Tu étais mon unique consolation, mon unique bien. Dieu ne m’avait rien laissé d’autre. Mais le jeune homme prêtait bien peu d’attention à ce que sa mère lui racontait : — Donnez-moi à manger, fit-il. Je ne sais de quoi vous me parlez. Mais ce que je voudrais vraiment, c’est aller trouver le roi qui fait les chevaliers ! Et j’irai, rien ne m’en empêchera ! La mère, autant qu’elle le put, retarda son départ. Elle l’équipa d’une grossière chemise de chanvre, et de braies 5 à la mode du pays de Galles. Avec cela, une cotte 6 et un capuchon en cuir de cerf. Elle parvint ainsi à le retarder trois jours, mais pas plus. Quand vint le moment du départ, elle l’embrassa et le serra contre elle en pleurant : — Ma douleur est immense, mon fils, de te voir partir. Tu iras à la cour du roi et tu lui demanderas des armes. Elles ne te seront pas refusées : il te les donnera, je le sais bien. Mais quand il faudra t’en servir, comment feras-tu ? Tu ne l’as jamais fait ni vu faire. Comment pourras-tu t’en tirer ? Bien mal, je le crains. « Je veux cependant te donner un enseignement, mon cher fils. Écoute-le bien, il te sera profitable. Tu seras chevalier d’ici peu, mon fils, et je l’accepte. Si tu rencontres une dame ou une jeune fille qui ait besoin d’assistance, sois toujours prêt à l’aider : c’est le comportement d’un homme d’honneur. Sois au service des dames et des demoiselles, et si tu courtises l’une d’entre elles, prends garde à ne pas l’importuner. Ne fais rien qui lui déplaise : si une jeune fille t’accorde un baiser, c’est déjà beaucoup ; n’en demande pas davantage. Et si elle a un anneau au doigt ou une aumônière 7 à sa ceinture, et qu’elle t’en fait cadeau, accepte-les. Voilà tout ce que je te permets. Cher fils, encore un conseil : si, pour quelque temps, tu fais route avec un compagnon, ou si tu partages un logis avec quelqu’un, ne reste jamais longtemps sans demander son nom ; c’est par le nom qu’on connaît l’homme. Parle aux gens de bien et fréquente-les : un homme d’honneur ne donne que de bons conseils. Enfin, par-dessus tout, je veux que tu ailles dans les églises et les monastères pour prier Notre-Seigneur, afin que tu aies, dans ce monde, une conduite digne d’un bon chrétien. — Mère, fit-il, qu’est-ce qu’une église ? — C’est un endroit où l’on célèbre Dieu le Créateur, qui fit le ciel et la terre, et y mit les 2 La Dame Veuve Le jeune homme ne perdit pas de temps pour retourner au manoir. Son retard avait plongé sa mère dans la tristesse, mais dès qu’elle le vit, elle laissa éclater sa joie. Elle courut à sa rencontre et le serra contre elle comme une mère pleine d’amour, lui répétant cent fois : « Cher fils, cher fils ! » — Mon fils chéri, mon cœur était tellement serré d’angoisse à cause de ton retard que j’ai failli mourir de douleur. Où t’es-tu attardé ? — Où ? Je vous le dirai sans mentir, car j’ai vu une chose qui m’a rempli de joie. Ne m’aviez-vous pas dit que les anges de Notre-Seigneur sont plus beaux que toute créature au monde ? — Je l’ai dit, en vérité, et je le redis encore. — Eh bien, figurez-vous, mère, que j’ai vu aujourd’hui, dans la Forêt Déserte, les plus belles créatures qui soient, plus belles que Dieu et ses anges ! Sa mère le serra dans ses bras : — Mon fils, que Dieu te protège, car j’ai grandpeur pour toi. Tu as vu, je crois, les anges dont tout le monde se plaint, car ils tuent ceux qu’ils atteignent. — Non, mère, pas du tout ! Ils disent qu’ils ont pour nom « chevalier » ! À ce mot, la mère s’évanouit. Lorsqu’elle reprit ses esprits, elle laissa parler son chagrin : — Hélas, quelle triste destinée que la mienne ! Mon fils chéri, je croyais bien te tenir à l’écart de la chevalerie : tu n’en aurais rien vu, tu n’en aurais même pas entendu parler ! Et pourtant, tu aurais dû être chevalier, mon fils, si Dieu t’avait conservé ton père : nul n’était plus estimé et redouté que lui dans toutes les Îles de la Mer. Tout comme moi, il était né d’un noble et excellent lignage 4 . Mais de grands malheurs s’abattirent sur nous. Ton père fut blessé aux jambes et demeura infirme. Il perdit son domaine, ses trésors, tous ses biens, et tomba dans une grande pauvreté. Après la mort d’Uter Pendragon, père du bon roi Arthur, les terres furent dévastées. Ton père put fuir vers ce simple manoir qu’il possédait dans la Forêt Déserte : il s’y fit porter en litière. Tu étais encore un tout petit enfant au sein, mais tu roi Ban de Gomeret. Le même jour ils furent adoubés, et le même jour ils voulurent, pour partager leur joie avec leur père et leur mère, rentrer à la maison. Ils périrent ensemble, massacrés sur le chemin du retour. Leur père mourut de chagrin, et moi, je connus la vie bien amère d’une veuve. Tu étais mon unique consolation, mon unique bien. Dieu ne m’avait rien laissé d’autre. Mais le jeune homme prêtait bien peu d’attention à ce que sa mère lui racontait : — Donnez-moi à manger, fit-il. Je ne sais de quoi vous me parlez. Mais ce que je voudrais vraiment, c’est aller trouver le roi qui fait les chevaliers ! Et j’irai, rien ne m’en empêchera ! La mère, autant qu’elle le put, retarda son départ. Elle l’équipa d’une grossière chemise de chanvre, et de braies 5 à la mode du pays de Galles. Avec cela, une cotte 6 et un capuchon en cuir de cerf. Elle parvint ainsi à le retarder trois jours, mais pas plus. Quand vint le moment du départ, elle l’embrassa et le serra contre elle en pleurant : — Ma douleur est immense, mon fils, de te voir partir. Tu iras à la cour du roi et tu lui demanderas des armes. Elles ne te seront pas refusées : il te les donnera, je le sais bien. Mais quand il faudra t’en servir, comment feras-tu ? Tu ne l’as jamais fait ni vu faire. Comment pourras-tu t’en tirer ? Bien mal, je le crains. « Je veux cependant te donner un enseignement, mon cher fils. Écoute-le bien, il te sera profitable. Tu seras chevalier d’ici peu, mon fils, et je l’accepte. Si tu rencontres une dame ou une jeune fille qui ait besoin d’assistance, sois toujours prêt à l’aider : c’est le comportement d’un homme d’honneur. Sois au service des dames et des demoiselles, et si tu courtises l’une d’entre elles, prends garde à ne pas l’importuner. Ne fais rien qui lui déplaise : si une jeune fille t’accorde un baiser, c’est déjà beaucoup ; n’en demande pas davantage. Et si elle a un anneau au doigt ou une aumônière 7 à sa ceinture, et qu’elle t’en fait cadeau, accepte-les. Voilà tout ce que je te permets. Cher fils, encore un conseil : si, pour quelque temps, tu fais route avec un compagnon, ou si tu partages un logis avec quelqu’un, ne reste jamais longtemps sans demander son nom ; c’est par le nom qu’on connaît l’homme. Parle aux gens de bien et fréquente-les : un homme d’honneur ne donne que de bons conseils. Enfin, par-dessus tout, je veux que tu ailles dans les églises et les monastères pour prier Notre-Seigneur, afin que tu aies, dans ce monde, une conduite digne d’un bon chrétien. — Mère, fit-il, qu’est-ce qu’une église ? — C’est un endroit où l’on célèbre Dieu le Créateur, qui fit le ciel et la terre, et y mit les hommes et les bêtes. — Et qu’est-ce qu’un monastère ? — C’est la même chose : une maison belle et très sainte qui contient des reliques 8 et des trésors. On y dit la messe en mémoire de Jésus-Christ, qui souffrit la Passion 9 et fut crucifié pour sauver les hommes et les femmes. Pour louer ce Seigneur, je te conseille d’aller dans les monastères. — J’irai donc bien volontiers dans les églises et les monastères, je vous le promets. Alors, sans plus attendre, il prit congé ; sa mère pleurait, mais déjà la selle était mise au cheval. Il était équipé à la mode des Gallois, avec de gros brodequins 10 aux pieds. Il voulait emporter ses trois javelots, comme d’habitude, mais sa mère lui en fit laisser deux, pour qu’il n’ait pas trop l’air d’un Gallois. Dans sa main droite, il tenait une baguette d’osier pour fouetter son cheval. Sa mère demanda à Dieu de le protéger : — Cher fils, où que tu ailles, que Dieu te donne plus de joie qu’il ne m’en reste à moi ! Quand le jeune homme se fut éloigné d’un jet de pierre, il regarda en arrière et vit sa mère tombée par terre évanouie, comme morte. Mais lui cingla la croupe de son cheval de sa baguette ; l’animal bon-dit et l’emporta à bonne allure vers la grande forêt obscure. 4. Le lignage est l’ensemble des personnes d’une même famille. Au Moyen Âge, il est très important, pour un chevalier, d’avoir des ancêtres nobles et renommés. 5. Pantalons courts qui descendent jusqu’aux genoux. Les braies sont raccordées aux chausses, qui couvrent jambes et pieds. 6. Tunique portée par les hommes et les femmes de toute condition. 7. Petit sac, souvent richement brodé, que l’on porte à la ceinture ; il contient des aumônes pour les pauvres. 8. Restes des saints (morceaux d’os ou de vêtement) que l’on conserve dans les églises et les monastères. Elles étaient le but de nombreux pèlerinages. 9. Pour les chrétiens, Jésus-Christ, par ses souffrances ( Passion ) et sa mort sur la croix ( crucifixion ), a sauvé les humains du péché. 10. Solides chaussures de cuir montantes.
chapitre:3 La jeune fille de la tente: Le jeune homme chevaucha toute la journée et passa la nuit dans la forêt. Au matin, avec le chant des oiseaux, il reprit la route. Il aperçut alors une tente dans une verte prairie, à côté d’une source. Cette tente était extraordinairement belle : vermeille d’un côté, verte de l’autre, et décorée de bandes brodées d’or ; au sommet, un aigle d’or que les rayons du soleil faisaient briller. Le jeune homme alla vers la tente en se disant : « Seigneur, c’est votre maison que je vois ! Elle avait bien raison, ma mère, de me dire qu’une église est la plus belle chose au monde. Je vais aller adorer Dieu le Créateur ; et je lui demanderai de me donner aujourd’hui de quoi manger, car j’ai grand-faim. » Il arriva à la tente et la trouva ouverte. Au milieu, un lit magnifique recouvert d’un drap de soie. Sur ce lit, une demoiselle était endormie. Ses suivantes étaient allées cueillir des fleurs fraîches. Quand le jeune homme entra, son cheval trébucha, et la jeune fille s’éveilla en sursaut. Naïvement, il lui dit : — Demoiselle, je vous salue, comme ma mère me l’a appris. Elle m’a bien recommandé de saluer les jeunes filles. La demoiselle tremblait de peur, car le garçon lui semblait fou. Elle-même se tenait pour folle d’être restée ainsi toute seule. — Jeune homme, passe ton chemin, lui dit-elle, avant que mon ami ne te trouve ici ! — Avant de partir, je dois vous donner un baiser ! C’est ce que ma mère m’a enseigné. — Jamais tu ne m’embrasseras, répondit-elle. Fuis avant que mon ami ne vienne ! Il s’appelle l’Orgueilleux de la Lande, et c’est un chevalier redoutable : il te tuera ! Mais le jeune homme était robuste. Il la prit dans ses bras maladroitement ; elle eut beau se débattre, il l’immobilisa et lui prit vingt baisers à la suite, sans qu’elle puisse l’en baisers étaient bien agréables. Elle se mit à pleurer, le suppliant : — N’emporte pas mon petit anneau ! J’aurai de graves ennuis, et toi, tu risques de perdre la vie, tôt ou tard, je te l’assure. Mais le jeune homme ne s’en souciait guère. Ce qui le tourmentait, c’était qu’il mourait de faim. Il vit un petit tonneau de vin, avec un hanap 11 d’argent ; à côté, une serviette bien blanche. Il la sou-leva et trouva dessous trois pâtés de chevreuil. Tout content, il entama de bon appétit un des pâtés et se versa du vin dans la coupe d’argent. Ce vin était délicieux et il en but de grandes rasades. Après cela, il se tourna vers la jeune fille : — Demoiselle, je ne pourrai pas manger à moi tout seul ces pâtés. Venez m’aider, ils sont excellents. Chacun aura le sien, et il en restera encore un ! Mais la jeune fille ne cessait de pleurer à chaudes larmes. Elle le laissa manger et boire autant qu’il le voulait. Quand il eut fini, il lui dit adieu : — Que Dieu vous protège, chère amie ! Ne vous faites pas de souci pour cet anneau que j’emporte. Je saurai bien vous en récompenser. La jeune fille resta seule, en larmes. Elle savait bien qu’à cause de lui elle devrait souffrir honte et tourments. Elle aurait à subir de grands malheurs, et ce n’était pas lui qui pourrait l’aider. Peu de temps après, l’Orgueilleux de la Lande revint de la chasse. Il vit les traces des sabots d’un cheval, et cela lui déplut. Trouvant son amie qui pleurait, il lui dit : — Demoiselle, je vois bien à ces traces qu’un chevalier est passé par là. — Non, seigneur, je vous le jure. C’est seulement un jeune Gallois déplaisant, vulgaire et sot, qui a bu de votre vin et mangé vos trois pâtés. — Et c’est pour cela que vous pleurez ? Il aurait bien pu boire et manger le tout, cela m’est bien égal ! — Ce n’est pas tout, seigneur. Il m’a arraché mon anneau et l’a emporté avec lui. J’aurais préféré être morte ! L’autre se troubla et dit, plein de colère : — Ma foi, c’est un grand outrage ! Mais n’y a-til eu rien d’autre ? J’ai l’impression que vous me cachez quelque chose ! — Seigneur, il m’a pris un baiser. — Un baiser ? — Eh oui, mais ce fut malgré moi. — Non, non, dites plutôt que cela vous a bien plu ! Vous n’avez guère résisté. Croyez-vous que je ne vous connaisse pas ? Je sais comment sont les femmes. Eh bien, sachez que vous avez pris un mauvais chemin, car je vais me venger. Votre cheval n’aura plus d’avoine ; s’il meurt, vous me suivrez à pied. Quant à vous, vous n’aurez pas d’autres vêtements que ceux que vous portez aujourd’hui ; ils pourront tomber en lambeaux. Et ce châtiment durera jusqu’à ce que je puisse trancher la tête de celui qui m’a fait un tel affront. 11. Coupe à boire en métal, montée sur un pied, parfois avec des anses ou un couvercle. — Mais ils n’étaient pas descendus de cheval, ceux que j’ai rencontrés sur la lande ! Et vous voulez que je descende ! Jamais, je le jure sur ma tête ! Faites vite, et je m’en irai. — Mon cher ami, je le ferai bien volontiers, pour notre bien à tous deux. — Par ma foi, mon cher seigneur le roi, je ne veux pas attendre des mois ! Je veux être Chevalier Vermeil : donnez-moi les armes de celui que j’ai rencontré devant votre porte, avec votre coupe d’or ! Le sénéchal 13 Keu lui dit avec colère : — Eh bien, allez-y, mon ami ! C’est votre droit, allez lui enlever ses armes : elles sont à vous ! — Keu, lui dit le roi, cessez de dire des méchancetés à n’importe qui ! Ce garçon est naïf et ignorant, mais il est peut-être d’un noble lignage. Il lui a seulement manqué un bon maître pour faire son éducation, et il peut encore devenir un chevalier vaillant et sage. Quant à vous, sachez qu’il est détestable, pour un homme de bien, de se moquer d’autrui. Pendant que le roi réprimandait Keu, le jeune homme, sur le point de partir, vit une jeune fille, belle et gracieuse, qu’il salua. Elle lui rendit son salut et se mit à rire en le regardant : — Jeune homme, si tu vis assez longtemps, mon cœur me dit que, dans le monde entier, il n’y aura meilleur chevalier que toi. Nul ne pourra te surpasser, j’en ai la certitude. Or la jeune fille n’avait jamais ri depuis six ans, et elle parla très fort, si bien que tous l’entendirent. Keu, furieux, lui donna une gifle si violente qu’il la fit tomber à terre. Le fou de la cour se tenait près de la cheminée : le sénéchal, plein de colère, lui lança un coup de pied qui l’envoya rouler dans le feu ardent. En effet, le fou avait coutume de prédire : « Cette jeune fille ne retrouvera le rire que le jour où elle verra le chevalier qui surpassera tous les autres par sa vaillance. » Le jeune homme ne s’attarda pas et repartit en quête du Chevalier Vermeil. Mais Yonet, qui connaissait tous les raccourcis, le suivit en courant jusqu’au chemin où le chevalier se tenait, attendant l’exploit et l’aventure ; il avait posé la coupe d’or à côté de lui sur une grosse pierre. Le jeune homme arriva à toute allure pour conquérir les armes et cria, dès qu’il fut assez près : — Déposez ces armes à terre, enlevez-les ! Par ordre du roi Arthur ! — Dis-moi, garçon, personne n’a donc l’audace de venir ici défendre la cause du roi ? — Comment ? Par tous les diables, seigneur chevalier, vous plaisantez ! Vous n’avez pas Sachez que je vais vous frapper, si vous me faites encore attendre ! Le Chevalier Vermeil fut pris de colère et, du bois de sa lance, frappa le garçon en travers des épaules, le faisant tomber en avant sur le cou de son cheval. Le jeune homme, furieux d’être ainsi atteint, saisit son javelot et, visant du mieux qu’il pouvait, le lui lança dans l’œil. L’arme pénétra dans le crâne à travers l’œil jusqu’à la nuque. Le sang et la cervelle giclèrent et le chevalier tomba à terre, mort. Le jeune homme descendit de cheval ; il mit de côté la lance et l’écu. Mais il ne parvint pas à prendre le heaume ni à détacher l’épée du côté : impossible de la tirer du fourreau ! Le voyant si embarrassé, Yonet se mit à rire : — Que faites-vous là, mon ami ? — Je ne sais pas trop. Je croyais que le roi m’avait donné ces armes, mais elles tiennent si bien au corps que je ne peux séparer le dedans du dehors. J’aurais plus vite fait de découper le corps en grillades que de chercher à détacher ces armes ! Aussitôt, Yonet déshabilla le mort de la tête aux pieds : haubert, chausses, heaume, le jeune homme reçut toutes les pièces de l’armure. Mais il ne voulut pas abandonner ses propres vêtements. Pas question, malgré les conseils d’Yonet, de prendre la cotte de soie rembourrée à porter sous l’armure. Pas question de laisser ses bons brodequins. — Comment, dit-il à Yonet, c’est une plaisanterie ! Pourquoi diable faudrait-il changer les bons habits que ma mère m’a donnés contre ceux de ce chevalier ? Ma solide chemise de chanvre, ma tunique de cerf qui ne laisse pas passer une goutte d’eau, contre ces vêtements minces et fragiles, qui ne valent rien ? Impossible de convaincre un fou ! Il ne voulut prendre que les armes. Yonet lui laça les chausses, fixa tant bien que mal les éperons sur les brodequins, puis le revêtit du haubert. Il plaça sur sa tête le heaume et lui montra comment ceindre l’épée de façon à la tirer facilement. Il lui mit le pied à l’étrier et le fit monter sur le destrier 14 : il lui apprit à se servir des éperons, lui qui n’avait jamais eu qu’une baguette d’osier. Il lui donna enfin l’écu et la lance. Avant de s’en aller, le garçon lui dit : — Ami, vous pouvez garder mon cheval de chasse : je vous le donne, car il est très bon. Vous rapporterez sa coupe au roi et le saluerez de ma part. Quant à la jeune fille que Keu a
chapitre:4 À la cour d’Arthur: De son côté, le jeune homme avait repris la route. Il chevaucha tant et si bien qu’il rencontra un char-bonnier menant un âne. — Brave homme, dit-il, indique-moi le chemin le plus court pour aller à Carduel. Je veux voir le roi Arthur, car on m’a dit qu’il fait des chevaliers. — Va dans cette direction, mon cher ami, et tu verras un château au bord de la mer. C’est là que tu trouveras le roi Arthur, à la fois joyeux et triste. — Vas-tu me dire pourquoi le roi est joyeux et triste ? — Oui, bien sûr. Le roi Arthur, avec toute son armée, a combattu contre le roi Rion des Îles, et il l’a vaincu : c’est cela qui le rend joyeux. Mais il est triste car ses compagnons l’ont quitté pour aller se reposer dans leurs châteaux. Il est sans nouvelles d’eux, et cela l’afflige beaucoup. Le jeune homme ne s’intéressait guère à ces nouvelles ; il se contenta de suivre le chemin indiqué. Arrivé devant un magnifique château au bord de la mer, il vit, sortant par la grande porte, un chevalier armé portant dans sa main droite une coupe d’or ; de la gauche, il tenait sa lance et son écu. Son armure était d’une couleur vermeille éclatante. Elle plut beaucoup au jeune homme qui se dit : « Ma foi, voilà les armes que je vais demander au roi. Je serais ravi qu’il me les donne. » Il s’élança alors vers le château, et quand il fut tout près du chevalier, celui-ci l’interpella : — Où vas-tu donc ainsi ? — Je veux aller à la cour du roi pour lui demander ces armes. — Tu as bien raison, mon garçon. Va, et reviens vite. Tu pourras dire à ce mauvais roi qu’il doit me rendre ma terre ou devenir mon vassal, car je la revendique : elle est à moi. S’il refuse, qu’il envoie quelqu’un pour me combattre. Tu peux me croire : je viens de lui prendre cette coupe d’or, dans laquelle il était en train de boire. Le jeune homme n’avait guère écouté ces paroles. Il arriva à la cour où le roi et les chevaliers étaient assis pour le repas. C’était au rez-de-chaussée, dans la grande et belle salle plongé dans ses pensées. Les autres chevaliers discutaient et plaisantaient joyeusement. Le roi seul restait pensif et muet. Lorsque le jeune homme s’avança, il ne sut qui saluer, car il ne connaissait pas le roi. Il vit alors un écuyer 12 appelé Yonet, un couteau à la main, et se dirigea vers lui pour lui demander : — Toi qui tiens un couteau, dis-moi donc qui est le roi. — Ami, tu peux le voir ici, lui répondit Yonet fort courtoisement. Le jeune homme se dirigea aussitôt vers le roi et le salua de la façon qu’il savait. Celui-ci, plongé dans ses pensées, ne dit pas un mot. Le garçon lui adressa la parole à nouveau. Le roi demeura pensif et muet. « Ma foi, se dit le jeune homme, ce roi n’a jamais fait de chevaliers. On ne peut en tirer un mot. Comment pourrait-il faire un chevalier ? » Aussitôt, il s’apprêta à repartir et fit tourner bride à son cheval. Mais il l’avait mené si près, comme un homme mal élevé, que la tête de l’animal heurta le chapeau du roi et le fit tomber sur la table. Le roi, relevant la tête, sortit enfin de ses pensées : — Cher ami, dit-il, soyez le bienvenu ! Ne m’en veuillez pas, si je n’ai pas répondu à votre salut. J’étais plongé dans la tristesse : mon pire ennemi, plein de haine et d’insolence, vient de me contester ici même ma terre : il menace de s’en emparer et il est assez fou pour me défier. Il se nomme le Chevalier Vermeil. La reine était venue s’asseoir auprès de moi pour réconforter les blessés. Quand le chevalier s’est emparé de ma coupe par défi, il l’a enlevée si furieusement qu’il a répandu tout le vin sur la reine. C’était un geste grossier et ignoble, et la reine, pleine de douleur et de colère, s’est retirée dans sa chambre, où elle se meurt de chagrin. Le jeune homme se moquait totalement de ce que le roi pouvait bien lui raconter : sa douleur, la honte de la reine, tout cela lui était indifférent. — Faites-moi chevalier, seigneur roi, car je veux m’en aller ! Ses yeux brillaient, clairs et vifs, dans son visage. Personne, voyant ce jeune sauvage, ne le jugeait bien sensé ; malgré cela, tous lui trouvaient l’air beau et noble. — Ami, dit le roi, descendez de votre cheval et confiez-le à ce jeune homme. Vous serez fait chevalier comme vous le voulez, je m’y engage devant Dieu. — Mais ils n’étaient pas descendus de cheval, ceux que j’ai rencontrés sur la lande ! Et vous voulez que je descende ! Jamais, je le jure sur ma tête ! Faites vite, et je m’en irai. — Mon cher ami, je le ferai bien volontiers, pour notre bien à tous deux. — Par ma foi, mon cher seigneur le roi, je ne veux pas attendre des mois ! Je veux être Chevalier Vermeil : donnez-moi les armes de celui que j’ai rencontré devant votre porte, avec votre coupe d’or ! Le sénéchal 13 Keu lui dit avec colère : — Eh bien, allez-y, mon ami ! C’est votre droit, allez lui enlever ses armes : elles sont à vous ! — Keu, lui dit le roi, cessez de dire des méchancetés à n’importe qui ! Ce garçon est naïf et ignorant, mais il est peut-être d’un noble lignage. Il lui a seulement manqué un bon maître pour faire son éducation, et il peut encore devenir un chevalier vaillant et sage. Quant à vous, sachez qu’il est détestable, pour un homme de bien, de se moquer d’autrui. Pendant que le roi réprimandait Keu, le jeune homme, sur le point de partir, vit une jeune fille, belle et gracieuse, qu’il salua. Elle lui rendit son salut et se mit à rire en le regardant : — Jeune homme, si tu vis assez longtemps, mon cœur me dit que, dans le monde entier, il n’y aura meilleur chevalier que toi. Nul ne pourra te surpasser, j’en ai la certitude. Or la jeune fille n’avait jamais ri depuis six ans, et elle parla très fort, si bien que tous l’entendirent. Keu, furieux, lui donna une gifle si violente qu’il la fit tomber à terre. Le fou de la cour se tenait près de la cheminée : le sénéchal, plein de colère, lui lança un coup de pied qui l’envoya rouler dans le feu ardent. En effet, le fou avait coutume de prédire : « Cette jeune fille ne retrouvera le rire que le jour où elle verra le chevalier qui surpassera tous les autres par sa vaillance. » Le jeune homme ne s’attarda pas et repartit en quête du Chevalier Vermeil. Mais Yonet, qui connaissait tous les raccourcis, le suivit en courant jusqu’au chemin où le chevalier se tenait, attendant l’exploit et l’aventure ; il avait posé la coupe d’or à côté de lui sur une grosse pierre. Le jeune homme arriva à toute allure pour conquérir les armes et cria, dès qu’il fut assez près : — Déposez ces armes à terre, enlevez-les ! Par ordre du roi Arthur ! — Dis-moi, garçon, personne n’a donc l’audace de venir ici défendre la cause du roi ? — Comment ? Par tous les diables, seigneur chevalier, vous plaisantez ! Vous n’avez pas Sachez que je vais vous frapper, si vous me faites encore attendre ! Le Chevalier Vermeil fut pris de colère et, du bois de sa lance, frappa le garçon en travers des épaules, le faisant tomber en avant sur le cou de son cheval. Le jeune homme, furieux d’être ainsi atteint, saisit son javelot et, visant du mieux qu’il pouvait, le lui lança dans l’œil. L’arme pénétra dans le crâne à travers l’œil jusqu’à la nuque. Le sang et la cervelle giclèrent et le chevalier tomba à terre, mort. Le jeune homme descendit de cheval ; il mit de côté la lance et l’écu. Mais il ne parvint pas à prendre le heaume ni à détacher l’épée du côté : impossible de la tirer du fourreau ! Le voyant si embarrassé, Yonet se mit à rire : — Que faites-vous là, mon ami ? — Je ne sais pas trop. Je croyais que le roi m’avait donné ces armes, mais elles tiennent si bien au corps que je ne peux séparer le dedans du dehors. J’aurais plus vite fait de découper le corps en grillades que de chercher à détacher ces armes ! Aussitôt, Yonet déshabilla le mort de la tête aux pieds : haubert, chausses, heaume, le jeune homme reçut toutes les pièces de l’armure. Mais il ne voulut pas abandonner ses propres vêtements. Pas question, malgré les conseils d’Yonet, de prendre la cotte de soie rembourrée à porter sous l’armure. Pas question de laisser ses bons brodequins. — Comment, dit-il à Yonet, c’est une plaisanterie ! Pourquoi diable faudrait-il changer les bons habits que ma mère m’a donnés contre ceux de ce chevalier ? Ma solide chemise de chanvre, ma tunique de cerf qui ne laisse pas passer une goutte d’eau, contre ces vêtements minces et fragiles, qui ne valent rien ? Impossible de convaincre un fou ! Il ne voulut prendre que les armes. Yonet lui laça les chausses, fixa tant bien que mal les éperons sur les brodequins, puis le revêtit du haubert. Il plaça sur sa tête le heaume et lui montra comment ceindre l’épée de façon à la tirer facilement. Il lui mit le pied à l’étrier et le fit monter sur le destrier 14 : il lui apprit à se servir des éperons, lui qui n’avait jamais eu qu’une baguette d’osier. Il lui donna enfin l’écu et la lance. Avant de s’en aller, le garçon lui dit : — Ami, vous pouvez garder mon cheval de chasse : je vous le donne, car il est très bon. Vous rapporterez sa coupe au roi et le saluerez de ma part. Quant à la jeune fille que Keu a giflée, vous pouvez lui dire qu’elle sera un jour vengée. Yonet revint au château pour remplir sa mission. Devant tous les seigneurs rassemblés dans la grande salle, il rendit sa coupe au roi : — Seigneur, dit-il, réjouissez-vous. Votre chevalier, qui était ici tout à l’heure, vous renvoie votre coupe. — De quel chevalier parles-tu ? — Par Dieu, Seigneur, je parle du jeune Gallois. — Celui qui m’a demandé les armes vermeilles du chevalier qui m’avait outragé ? — Oui, seigneur, c’est lui. — Et comment a-t-il eu ma coupe ? Le chevalier l’a-t-il rendue de bon gré ? — Pas du tout. Le jeune homme l’a bel et bien tué ! — Et comment donc ? — Seigneur, voilà ce que j’ai vu : le chevalier l’a frappé rudement de sa lance, et le jeune homme a répliqué en lui envoyant son javelot dans l’œil. Il lui a fait gicler le sang et la cervelle et il l’a étendu raide mort sur le sol. — Ah ! Keu, dit le roi, comme vous m’avez fait du tort ! Votre méchante langue m’a privé d’un chevalier de valeur, qui m’a rendu aujourd’hui un grand service. — Seigneur, dit Yonet, j’ai aussi un message pour la suivante de la reine, que Keu a frappée par dépit : il la vengera, s’il peut en avoir l’occasion. À ces mots, le fou, qui était assis près de la cheminée, bondit de joie et dit au roi : — Seigneur roi, voici venu le temps des aventures : elles seront cruelles et redoutables ! Et je vous garantis ceci : Keu peut être sûr et certain qu’avant quarante jours, le chevalier aura vengé le coup de pied que j’ai reçu, et la gifle qu’il a donnée à la jeune fille. Il aura le bras brisé et devra le porter en écharpe pendant six mois ! Le roi Arthur se désolait : — Hélas, Keu, quelle peine vous m’avez causée aujourd’hui ! Si l’on avait formé et éduqué ce jeune homme pour qu’il puisse se servir de la lance et de l’écu, il aurait fait un bon chevalier. Mais il ne sait même pas manier l’épée ! Il va rencontrer une brute qui l’attaquera le monte pas, l’écuyer le mène à côté en le guidant par la main droite ( dextre ).
chapitre:5 Perceval chez Gornemant: Le jeune homme chevaucha sans s’arrêter à travers la forêt et parvint dans une vaste plaine où coulait une rivière aux eaux noires et profondes. Il suivit la rive, le long d’un haut rocher, et aperçut un château puissant et magnifique. Au milieu se dressaient le donjon et, tout autour, une solide muraille avec une tour plus basse à chacun des quatre coins. Le château, magnifiquement bâti, était aussi très confortable à l’intérieur. Il était défendu par un pont-levis, qui était baissé dans la journée, mais que l’on relevait la nuit. Sur ce pont se tenait un noble seigneur, habillé d’hermine, qui se promenait en compagnie de deux écuyers. Il vit venir à lui le jeune homme et l’attendit. L’arrivant avait bien retenu les conseils de sa mère ; il le salua en ajoutant : — Seigneur, c’est ce que m’a enseigné ma mère. — Dieu te bénisse, mon frère, répondit le seigneur, qui avait bien compris, à ses paroles, que le garçon était naïf et sot. Et d’où viens-tu, cher frère ? — D’où ? De la cour du roi Arthur ! — Qu’y as-tu fait ? — Le roi, que Dieu le protège, m’a fait chevalier. — Chevalier ! Par ma foi, je ne pensais pas qu’il avait à l’esprit de faire des chevaliers. Et dis-moi donc, noble frère, qui t’a donné ces armes ? — Le roi me les a données. Et il lui raconta comment tout cela était arrivé. Le seigneur lui demanda alors ce qu’il savait faire de son cheval. — Je le fais courir partout où je veux, tout comme je faisais avec le cheval de chasse que j’avais dans la maison de ma mère. — Et tes armes, mon ami, que sais-tu en faire ? — Je sais les revêtir et les ôter, comme m’a appris le jeune homme qui, devant moi, veux bien, ce qui t’amène ici. — Seigneur, ma mère m’a enseigné d’aller vers les hommes de bien, de leur demander des conseils et de les suivre, car j’en tirerais grand profit. — Cher frère, bénie soit ta mère, car elle t’a bien conseillé. As-tu autre chose à ajouter ? — Oui, j’aimerais que vous m’hébergiez aujourd’hui. — Très volontiers, mais à une condition. Accordemoi une faveur qui pourra t’être très profitable. — Quoi donc ? — Que tu aies confiance en mes conseils comme en ceux de ta mère. — Ma foi, je vous l’accorde. Le jeune homme mit pied à terre. L’un des jeunes gens prit son cheval et l’autre le désarma. Et il se retrouva dans ses vêtements ridicules, avec ses brodequins et la cotte de cerf mal faite et mal taillée que sa mère lui avait donnée. Le noble seigneur se fit chausser les éperons d’acier tranchant, sauta sur le cheval, suspendit l’écu à son cou et saisit la lance. — Ami, dit-il, apprends maintenant à te servir des armes et observe comment on doit tenir une lance, piquer des éperons et retenir son cheval ! Il déploya alors le gonfanon 15 et lui apprit à tenir son écu : il le laissa pendre en avant de manière à toucher le col du cheval. Il mit la lance en arrêt et éperonna le destrier, une bête excellente, docile, rapide et robuste. Le seigneur était expert dans le maniement de l’écu, du cheval et de la lance, car il l’avait appris dès l’enfance. Quand il eut fait sa démonstration, il revint vers le jeune homme qui l’avait regardé, émerveillé, en notant le moindre détail. Il lui demanda : — Serais-tu capable de manier la lance et l’écu, d’éperonner et mener le cheval ? L’autre lui répondit bien franchement : — Seigneur, je ne veux pas vivre un jour de plus sans savoir faire cela. C’est mon plus cher désir ! — Ce qu’on ne sait pas, on peut l’apprendre, si l’on veut s’en donner la peine. Mon cher ami, dans tous les métiers, il faut effort, courage et expérience. Ce sont les trois conditions pour acquérir n’importe quel savoir. Mais puisque tu ne l’as jamais fait ni vu faire par quiconque, il est normal que tu l’ignores : il n’y a aucune honte à cela. Il le fit monter à cheval, et le jeune homme se servit de la lance et de l’écu, comme s’il avait toujours vécu parmi les tournois et les guerres ou parcouru le monde en quête de batailles et d’aventures. Tout cela lui venait de Nature 16 : lorsque Nature est favorable et que l’on y met tout son cœur, rien ne peut être difficile. Le noble seigneur était ravi des bonnes dispositions de son élève. Quand le garçon eut achevé son tour, il revint lance levée, comme il l’avait vu faire, et demanda : — Seigneur, m’en suis-je bien tiré ? Croyez-vous que mes efforts porteront leur fruit ? Je n’ai jamais rien vu que je désire à ce point. Je voudrais en savoir autant que vous ! Trois fois de suite, le seigneur monta, par trois fois il lui apprit tout ce qu’il savait dans le maniement des armes. Puis il le fit monter trois fois devant lui. À la dernière, il lui dit : — Ami, si tu affrontes un chevalier, que feras-tu s’il te frappe ? — Je le frapperai à mon tour. — Et si ta lance se brisait ? — Eh bien, il ne me resterait plus qu’à me servir de mes poings ! — Pas du tout, mon ami. Tu irais l’attaquer à l’épée ! Le seigneur lui enseigna alors comment manier l’épée, pour qu’il sache se mettre en garde en cas d’attaque, ou attaquer lui-même à l’occasion. Puis il lui mit la main à l’épée : — Ami, c’est ainsi que tu te défendras, si l’on t’assaille. — Par Dieu, j’en sais déjà beaucoup sur ce point. Chez ma mère, je me suis exercé jusqu’à épuisement à pourfendre coussins ou planches ! — Rentrons donc maintenant à la maison, dit le seigneur. Tu y seras bien hébergé ce soir. Et le jeune homme demanda à son hôte : — Seigneur, ma mère m’a appris à ne pas rester longtemps avec quelqu’un sans savoir son nom. Je veux donc vous demander le vôtre. — Mon cher ami, je me nomme Gornemant de Goort. Ils arrivèrent ainsi au château main dans la main. Comme ils montaient les marches, un écuyer accourut pour lui présenter un manteau, afin qu’il ne prît pas froid après s’être donné davantage sur le repas, qui était de grande qualité. Quand ils eurent quitté la table, le seigneur, qui était très courtois, le pria de rester chez lui tout un mois, et même une année. Il désirait lui enseigner tout ce qu’il savait. Mais le jeune homme lui répondit : — Seigneur, je ne sais si je suis loin ou près du manoir de ma mère, mais je prie Dieu qu’il me conduise à elle pour la revoir encore. Je l’ai vue tomber évanouie au bout du pont, devant sa porte, et j’ignore si elle est vivante ou morte. C’est le chagrin qu’elle éprouva lors de mon départ qui la fit tomber évanouie. Je partirai demain au lever du jour, car je ne peux demeurer plus longtemps ici sans avoir de ses nouvelles. Le seigneur comprit qu’il était inutile de discuter et ils allèrent se coucher. Au petit matin, le seigneur se leva et rejoignit le jeune homme dans sa chambre. Il lui fit apporter une chemise et des braies de fine toile de lin, des chausses teintes en rouge et une cotte de soie violette, tissée en Inde. — Ami, si tu veux me croire, voici les vêtements que tu vas porter. — Seigneur, vous voulez que je mette ces vêtements ? Ceux que ma mère m’a faits ne sont-ils pas bien meilleurs ? — Non, mon ami. Je t’assure qu’ils valent bien moins. Ne m’as-tu pas promis, en venant ici, que tu ferais tout ce que je te demanderais ? — Ainsi ferai-je. Je ne m’opposerai à vous en rien. Il ne tarda pas à revêtir les vêtements, abandonnant ceux de sa mère. Le seigneur se courba pour lui chausser l’éperon droit : c’était alors la coutume lorsqu’on adoubait un chevalier. Chacun voulut lui donner une pièce de son armement. Gornemant enfin prit l’épée, il la lui ceignit en lui donnant l’ac-colade 18 : — Avec l’épée, je te confère l’ordre de chevalerie, l’ordre le plus élevé que Dieu ait créé, un ordre qui n’admet aucune bassesse. Puis il ajouta ces paroles, pour l’instruire de ses devoirs : — Cher frère, souviens-toi bien de ceci : si tu as le dessus dans un combat avec un chevalier et si ton adversaire implore sa grâce, surtout, ne le tue pas : épargne-le ! Garde-toi aussi d’être trop bavard : celui qui ne sait pas tenir sa langue finit toujours par dire quelque chose de blâmable. S’il t’arrive en chemin de trouver quelqu’un dans la détresse, homme ou femme, dame ou demoiselle, viens-lui en aide, tu feras bien. Une dernière chose enfin, mais très importante : entre souvent dans les églises pour prier Dieu le Créateur, afin qu’il ait pitié de ton âme et qu’il te protège en ce monde comme son fidèle chrétien. — Soyez béni, seigneur, car vous m’avez dit exactement les mêmes choses que ma mère. — Cher frère, cesse de dire sans arrêt que ta mère t’a appris telle ou telle chose. Je ne te blâme pas de l’avoir fait jusqu’à présent. Mais désormais, je t’en prie, il va falloir t’en corriger : si tu continues, on te prendra pour un fou. — Et que dois -je dire alors ? — Tu pourras dire que cet enseignement vient du vavasseur 19 qui t’a fait chevalier. Le jeune homme lui promit qu’il ferait ainsi, car ce conseil lui semblait bon. Le seigneur fit alors sur lui le signe de croix pour le bénir : — Que Dieu te protège et te guide sur le chemin que tu prends, car je vois bien que tu es impatient de partir. 15. Sorte de drapeau que l’on attache à la lance : tout comme l’écu, il porte les armoiries (emblèmes) du chevalier ; il permet de l’identifier, ce qui est indispensable puisque son visage est caché par le heaume. 16. Au Moyen Âge, on nomme Nature l’ensemble des dispositions qu’une personne possède de naissance, avant que l’éducation intervienne. 17. Conduire quelqu’un par la main , lui présenter un manteau d’apparat, partager avec lui son é cuelle ou sa coupe : ce sont, au Moyen Âge, des gestes d’hospitalité destinés à honorer un hôte. 18. Lors de la cérémonie de l’ adoubement , certains gestes essentiels sont réservés au seigneur qui fait un chevalier : lui chausser l’é peron droit , lui remettre son é pée et lui donner l’ accolade . 19. Chevalier de la petite noblesse.
chpitre:6 Perceval et Blanchefleur: Le nouveau chevalier quitta donc son hôte, impatient de pouvoir retrouver sa mère, saine et sauve, il l’espérait. Il s’enfonça dans les forêts solitaires, et chevaucha tant qu’il finit par apercevoir un château fortifié et bien situé. Mais tout autour, il ne vit rien que la mer et une terre déserte. Il se hâta vers l’enceinte et se dirigea vers la porte : mais le pont était si fragile qu’il eut peur qu’il ne s’effondre sous son poids. Il parvint cependant à la porte, qui était fermée à clef. Il dut frapper avec force et appeler à voix haute : finalement, ce vacarme fit apparaître à une fenêtre une jeune fille maigre et pâle. — Qui donc appelle ici ? demanda-t-elle. Il leva les yeux et aperçut la demoiselle : — Chère amie, je suis un chevalier et je vous demande l’hospitalité pour la nuit. — Seigneur, vous l’aurez, mais je crains que vous n’ayez à le regretter. Nous ferons cependant de notre mieux pour vous recevoir. Elle se retira et bientôt arrivèrent quatre serviteurs ; chacun portait une hache pendue au cou et une épée au côté. Ils déverrouillèrent la porte pour le faire entrer. Ces serviteurs auraient pu avoir belle allure, mais ils étaient dans un état de maigreur et de fatigue incroyable, à force de jeûner et de veiller. Le jeune homme avait vu, à l’extérieur du château 20 , la terre déserte et inculte. Mais quand il pénétra dans l’enceinte, il vit que l’intérieur ne valait pas mieux. Partout où il allait, les rues étaient vides et les habitations en ruines. Pas un être vivant, homme ni femme. Dans les deux abbayes de la ville, il ne trouva que des religieuses affolées et des moines terrorisés. Les maisons étaient dans un triste état : les murs fendus, les toitures arrachées, elles étaient ouvertes à tous vents. Pas un moulin pour moudre le grain, pas un four pour cuire le pain. Impossible de trouver quoi que ce soit à acheter, pain, galette ou vin. Le jeune homme découvrit ainsi le château dévasté : il ne méritait plus guère son nom de Beaurepaire, car la misère y régnait. Les quatre serviteurs le menèrent au palais couvert d’ardoises. L’un lui ôta ses armes et le revêtit d’un manteau gris ; un autre conduisit son cheval à l’écurie, mais il n’y avait guère de fourrage à espérer ! Les autres le firent monter jusqu’à une salle qui était extrêmement belle. leur fatigue qu’ils étaient accablés de soucis. Une jeune fille les accompagnait : c’était Blanchefleur, la châtelaine de Beaurepaire. Elle s’avança, gracieuse et élégante, dans un bliaut 21 de pourpre sombre étoilé d’or et fourré d’hermine. Quant au manteau 22 qui la couvrait, son encolure était bordée de zibeline noire et blanche. Dieu lui avait donné une beauté incomparable : ses cheveux blonds, dénoués sur ses épaules, brillaient comme de l’or au soleil. Son front était blanc et poli comme de l’ivoire, et ses yeux vifs et riants avaient l’éclat des étoiles. Son visage au teint de rose mêlait le vermeil et le blanc. Pour ravir le cœur et la raison des hommes, Dieu avait fait d’elle une pure merveille. À sa vue, le jeune homme la salua, ainsi que les deux chevaliers qui l’accompagnaient. Elle en fit autant, et le prit courtoisement par la main : — Cher seigneur, notre demeure, ce soir, ne sera pas digne d’un hôte tel que vous. Si je vous disais notre situation réelle, vous croiriez que je veux vous faire fuir. Prenez donc, s’il vous plaît, cet hébergement tel qu’il est, et j’espère que Dieu vous en donnera un meilleur demain. Blanchefleur l’emmena par la main dans une belle chambre au plafond richement décoré, et lui fit prendre place avec elle sur un lit recouvert de soie brodée. Les voilà donc tous les deux côte à côte. Plusieurs chevaliers les rejoignirent dans la pièce et s’installèrent par petits groupes. Ils voyaient le jeune homme assis à côté de leur dame, sans dire un mot. En fait, celui-ci se retenait de parler, car il se souvenait de la recommandation de Gornemant. Et les chevaliers présents chuchotaient entre eux : — Mon Dieu, ce chevalier serait-il muet ? Ce serait grand dommage, car il est fort beau et s’accorde très bien avec notre dame. S’ils n’étaient pas muets tous les deux, ils iraient parfaitement ensemble. Dieu semble les avoir faits l’un pour l’autre. La demoiselle attendait qu’il s’adresse à elle. Mais elle finit par comprendre qu’il ne dirait jamais un mot si elle ne parlait la première. Elle commença donc aimablement : — D’où venez-vous donc, cher seigneur ? — Demoiselle, j’ai couché chez un noble vavasseur qui m’a très bien accueilli. J’ignore le nom du château, qui était pourtant fort beau avec ses cinq tours, une grande et quatre petites ; mais je sais bien que ce noble seigneur se nommait Gornemant de Goort. — Ah ! cher ami, vos paroles courtoises me plaisent infiniment. Vous avez bien raison de parler de sa noblesse. Sachez que je suis sa nièce. Il vous a certainement accueilli avec joie et généreusement, comme il sait le faire. Mais ici, vous ne serez pas reçu comme il se doit, car la famine règne. Pour ce soir, il n’y aura au souper que six miches de pain, qu’un religieux très pieux m’a fait envoyer aujourd’hui. Avec cela, un petit tonneau de vin cuit et un chevreuil qu’un de mes serviteurs a tué d’une flèche ce matin. Elle ordonna donc qu’on dresse les tables et ils s’assirent pour dîner ; le repas dura peu, mais ils le mangèrent de bon appétit. Après quoi ils se séparèrent : certains allèrent dormir et d’autres monter la garde. On prépara dans la salle le lit où devait dormir le chevalier. Tout fut fait pour son confort : de beaux draps blancs, une couverture précieuse et un oreiller pour reposer sa tête. Le chevalier, resté seul, s’endormit aussitôt d’un sommeil paisible. Mais la jeune fille, enfermée dans sa chambre, ne trouvait pas le repos. Pendant que lui dormait en paix, elle se tourmentait, en proie à une bataille qui la faisait s’agiter dans son lit. Finalement, elle prit la décision d’aller parler à son hôte et de lui livrer ses soucis. Elle revêtit sur sa chemise un court manteau de soie pourpre, et elle se lança dans l’aventure, car c’était une femme hardie et courageuse. Ce n’était pas l’amour qu’elle cherchait en venant trouver le jeune homme, mais un ami loyal, prêt à l’aider. Blanchefleur sortit de sa chambre, tremblant de peur, et s’approcha en pleurant du lit où le chevalier dormait. Elle s’agenouilla à côté de lui, pleurant si fort que ses larmes coulaient sur le visage du jeune homme. Celui-ci s’éveilla, sentant sa face mouillée, et l’aperçut agenouillée devant son lit. Courtoisement, il l’attira à lui et la prit dans ses bras : — Belle amie, que voulez-vous ? Pourquoi êtesvous venue ici ? — Ah ! noble chevalier, pitié ! Pour l’amour de Dieu, ne vous imaginez pas que je cherche à commettre quelque folie en venant vous trouver ainsi, presque nue. Aucune pensée basse et vile n’habite mon esprit. Nulle créature au monde n’est plus infortunée que moi. Chaque jour qui se lève m’apporte le malheur, mais cette nuit est ma dernière nuit de souffrance. Demain sera mon dernier jour, car je me tuerai de ma main. Ma situation est désespérée : j’avais dans ce château plus de trois cents chevaliers, il ne m’en reste plus que cinquante. Les autres ont été tués ou faits prisonniers par le sénéchal de Clamadeu des Îles. Et les prisonniers ont tout à craindre, car Clamadeu est un homme cruel. Quelle douleur pour moi : tant de chevaliers sont morts pour me défendre ! Le château a été assiégé tout un hiver et tout un été ; nos forces n’ont cessé de diminuer et nos vivres sont épuisés. Demain, si Dieu ne nous vient en aide, ce château devra être rendu, et moi avec, comme captive. Je serai livrée à Clamadeu, mais je me tuerai avant. Clamadeu pense m’avoir, mais il ne m’aura jamais que morte, car je garde dans un écrin un couteau d’acier fin que je me plongerai dans semé dans le cœur du jeune homme le désir de livrer bataille pour la défendre, elle et les siens. Il ne voulut pas la laisser partir ainsi : — Chère amie, séchez vos larmes, ne pleurez plus. Venez vous allonger à côté de moi et reprenez courage. Dieu vous accordera peut-être demain une journée meilleure que vous ne le pensez. Il la prit contre lui et l’embrassa ; ils passèrent ainsi la nuit côte à côte, dans les bras l’un de l’autre. 20. Le mot de château désigne souvent, au Moyen Âge, un ensemble plus vaste qu’aujourd’hui : il comprend l’ensemble des habitations regroupées à l’intérieur de l’enceinte fortifiée, donc une ville. La maison du seigneur, au centre, est nommée tour , donjon ou palais . 21. Longue tunique portée par les hommes ou les femmes. Fait dans une étoffe luxueuse (plus que la cotte , qui peut être ordinaire), le bliaut est fréquemment doublé de fourrure précieuse (hermine, zibeline, écureuil gris). 22. Sorte de grande cape sans manches, c’est un vêtement d’apparat souvent porté à l’intérieur.
chapitre:7 Perceval sauve Beaurepaire: Au matin, le jeune homme se leva, bien résolu à porter secours à la jeune fille désemparée qui avait demandé son aide : — Belle amie, lui dit-il, je ne quitterai pas ces lieux sans y avoir ramené la paix. Je vais aller trouver là-dehors votre ennemi et le défier en combat singulier 23 . Mais si je l’emporte sur lui, je vous demande de m’accorder votre amour en récompense : je ne souhaite pas d’autre salaire. — Seigneur, il serait bien mesquin de ma part de vous le refuser. Mais je ne veux pas que, pour gagner mon amour, vous alliez mourir pour moi : ce serait un bien grand dommage, car vous êtes trop jeune pour livrer bataille à un chevalier tel que Clamadeu des Îles. Il est grand, fort et solide comme un roc, et vous ne pourrez tenir contre lui. — C’est ce que vous verrez aujourd’hui même. Je ne renoncerai à ce combat pour rien au monde. La jeune fille était affligée de le voir courir un tel danger. Toutes et tous, dans le château, le supplièrent de ne pas aller affronter un homme que nul n’avait vaincu jusque-là. Mais le garçon demanda qu’on lui apporte ses armes et qu’on lui ouvre la porte. Les autres l’aidèrent à s’équiper et à monter à cheval, mais tous étaient bien inquiets : — Seigneur, que Dieu vous vienne en aide aujourd’hui, et qu’il punisse Clamadeu, qui a dévasté tout ce pays ! Ils l’accompagnèrent ainsi en pleurant jusqu’à la porte de la ville. Quand ceux de l’armée ennemie le virent, ils le montrèrent à leur chef, qui était assis devant sa tente. Clamadeu était bien certain qu’on lui livrerait le château dans la nuit, à moins que quelqu’un ne sortît pour l’affronter en combat singulier. Il était sûr d’avoir conquis le château et le pays tout entier. Quand il vit le jeune chevalier, il se fit armer sur-le-champ, enfourcha un solide cheval et vint l’interpeller : — Jeune homme, qui t’envoie ici ? — Et toi, que fais-tu sur cette terre ? Pourquoi as-tu tué tous ces chevaliers et dévasté le ma volonté ! — Maudit sois-tu ! Tu vas devoir changer de discours ! Le jeune homme en eut alors assez et mit sa lance en position. Les adversaires s’élancèrent au galop l’un vers l’autre, sans plus de défi ni de discours. Chacun tenait une lance solide au fer tranchant. Les chevaliers étaient robustes et se haïssaient à mort. Les lances volèrent en éclats et ils se retrouvèrent à terre, désarçonnés. Remontant à cheval aussitôt, ils se précipitèrent l’un contre l’autre, plus féroces que des sangliers. La colère et la rage rendaient terribles les coups d’épée qu’ils se donnaient sur leurs heaumes et leurs écus. Mais, à la fin, Clamadeu tomba au sol, blessé au bras et au côté. Le jeune homme mit pied à terre et courut vers lui, l’épée levée. Il l’aurait bien tué, mais Clamadeu cria merci 24 , et le jeune homme se souvint alors de la parole de Gornemant : ne jamais tuer un adversaire vaincu qui demande grâce. Il écouta donc Clamadeu plaider sa cause : — Ne sois pas cruel, mon ami, au point de me refuser ta grâce ! Je le reconnais solennellement : tu l’as emporté sur moi, car tu es un excellent chevalier. Mais si tu me tues, personne ne voudra croire que tu aies pu me vaincre tout seul, en combat loyal, car je suis un chevalier très réputé. Il vaut donc mieux que tu me laisses la vie, et je pourrai témoigner de ta victoire : on croira en ma parole et ta gloire sera grande. Et si tu as un seigneur à qui tu dois reconnaissance pour un don ou un service, envoie-moi auprès de lui : j’irai me constituer prisonnier et le servirai fidèlement. — Je ne demande pas mieux. Sais-tu où tu vas aller ? À ce château. Tu te mettras à la merci de la belle jeune fille qui est mon amie, et tu ne chercheras plus jamais à lui nuire. — Tu veux ma mort, répondit l’autre. Elle m’arracherait la vie si elle me tenait, car j’ai moi-même tué de nombreux chevaliers de son domaine. N’astu donc pas un autre ami ? Alors le jeune homme lui proposa de se rendre chez le noble seigneur Gornemant, qui l’avait reçu dans son magnifique château. Mais reconnaissant ce nom, son adversaire s’écria : — C’est un lieu plus redoutable encore. Au cours de cette guerre, j’ai tué l’un des frères de ce seigneur. Tue-moi plutôt toi-même, car, si tu m’envoies là-bas, ma mort est assurée. — Tu iras donc alors, dans l’état où tu es, à la cour du bon roi Arthur. Tu le salueras de ma part et tu te feras présenter la jeune fille que le sénéchal Keu a frappée parce qu’elle avait ri en me voyant. C’est à elle que tu te rendras prisonnier et tu lui diras bien que, s’il plaît à Dieu, je la vengerai de l’affront qu’elle a subi à cause de moi. Clamadeu accepta toutes ces conditions. Il dut ensuite promettre que, dès le lendemain, avant qu’il ne fasse jour, il ferait libérer tous les prisonniers qu’il retenait dans ses tours. Il jura que, plus jamais, de toute sa vie, ni lui ni son armée ne chercheraient à nuire à la châtelaine de Beaurepaire. Le chevalier vainqueur s’en retourna au château. Tous les habitants vinrent à sa rencontre pour lui faire fête et l’honorer. Leur seul regret était de ne pouvoir tenir le vaincu : — Pourquoi, seigneur, ne l’avez-vous pas amené ici ? Pourquoi ne pas lui avoir coupé la tête ? — Par ma foi, seigneurs, j’aurais mal agi en vous le livrant : il aurait connu ici un triste sort. Quant à le tuer, ç’aurait été une action bien basse, car il m’avait demandé grâce. Je l’ai donc envoyé prisonnier à la cour du roi Arthur. Il ne vous fera plus jamais de mal. La demoiselle survint alors, plus joyeuse que jamais. Elle l’entraîna dans ses appartements pour qu’il puisse se reposer à son aise. Au lieu de boire et de manger, ils échangèrent baisers et paroles tendres. Le lendemain se leva un grand vent qui, grâce à Dieu, poussa vers le port trois beaux navires. C’étaient des marchands qui avaient à vendre tout ce qu’on pouvait désirer : pain, vin et jambons salés, bœufs et porcs à abattre, blé en quantité. Ils parvinrent au château à la grande joie des habitants, affamés par le long siège qu’ils avaient subi. Ceuxci laissèrent éclater leur soulagement : — Béni soit Dieu qui donna au vent la force de vous amener à bon port ! Soyez les bienvenus ! La joie fut complète dans la cité quand revinrent ceux qui avaient longtemps séjourné dans la cruelle prison de Clamadeu. Toutes les cloches des monastères sonnaient pour remercier Dieu. Tous dansaient par les rues et les places. Le château était en liesse : plus personne pour les attaquer ni leur faire la guerre. Clamadeu, de son côté, fit route vers Disnadaron, où le roi Arthur tenait sa cour 25 . Quand il entra dans la grande salle, un chevalier le reconnut et s’exclama : — Seigneurs, voici une aventure extraordinaire ! Celui qui arrive ici, c’est Clamadeu des chevalier qui pût exister. Mais je vois bien, à l’état où il est, qu’il a trouvé son maître ! Clamadeu se présenta devant le roi : — Que Dieu protège le roi Arthur, le plus noble roi qui soit au monde ! Écoutez donc, seigneur, le message que j’ai à vous livrer : cela m’est bien pénible, mais je dois reconnaître qu’un chevalier m’a vaincu et m’oblige à me rendre prisonnier à vous. J’ignore son nom, mais ce que je sais, c’est qu’il porte des armes vermeilles et déclare que c’est vous qui les lui avez données. — Ami, répondit le roi, dis-moi comment il se porte : est-il libre et en bonne santé ? — Mais oui ! C’est le plus vaillant chevalier que j’aie jamais rencontré. Je dois dire de sa part à la jeune fille qui l’a accueilli en riant qu’il la vengera de Keu et de sa gifle. Le fou sauta alors de joie. — Seigneur roi, elle sera cher payée, la gifle : Keu en aura le bras cassé, il ne pourra rien faire pour l’éviter. Le roi se lamentait, car Keu l’avait privé d’un chevalier remarquable : à cause de sa mauvaise langue, il l’avait éloigné de la cour. On mena donc Clamadeu dans les appartements de la reine. Il la salua, puis il put enfin donner à la jeune fille des nouvelles qui la réjouirent : elle souffrait encore dans son cœur de l’humiliation qu’elle avait subie. Pendant ce temps, à Beaurepaire, celui qui avait délivré la terre et la jeune fille coulait des jours délicieux avec son amie. Il aurait pu y vivre heureux longtemps, mais un souci le tourmentait : il pensait à sa mère, qu’il avait vue tomber évanouie, et désirait plus que tout aller la voir. Quand il osa finalement demander congé 26 à la jeune fille, elle s’y opposa, et tous ses gens avec. Ils le supplièrent de rester, mais leurs prières ne servirent à rien ; il leur fit seulement une promesse : si sa mère était en vie, il la ramènerait ici avec lui et gouvernerait ce pays. Si elle était morte, il reviendrait également, ils pouvaient en être sûrs. Quand il quitta la ville, il laissa son amie Blanchefleur dans le plus profond chagrin, ainsi que tous les autres. Pour l’accompagner, il se forma une procession comme pour les plus grandes fêtes : les moines et les religieuses avaient revêtu leurs plus beaux ornements, mais ils étaient plongés dans la peine. — Seigneur, ne t’étonne pas si nous pleurons : tu nous as sauvés de l’exil et rendu nos maisons, et maintenant, tu veux nous abandonner ! Il est juste que notre douleur soit
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