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Lecteur-media/lecteur/lecteur média/perceval ou le conte du graal 2.resx
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2026-06-18 14:15:48 +02:00

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XML
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<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?>
<root>
<!--
Microsoft ResX Schema
Version 2.0
The primary goals of this format is to allow a simple XML format
that is mostly human readable. The generation and parsing of the
various data types are done through the TypeConverter classes
associated with the data types.
Example:
... ado.net/XML headers & schema ...
<resheader name="resmimetype">text/microsoft-resx</resheader>
<resheader name="version">2.0</resheader>
<resheader name="reader">System.Resources.ResXResourceReader, System.Windows.Forms, ...</resheader>
<resheader name="writer">System.Resources.ResXResourceWriter, System.Windows.Forms, ...</resheader>
<data name="Name1"><value>this is my long string</value><comment>this is a comment</comment></data>
<data name="Color1" type="System.Drawing.Color, System.Drawing">Blue</data>
<data name="Bitmap1" mimetype="application/x-microsoft.net.object.binary.base64">
<value>[base64 mime encoded serialized .NET Framework object]</value>
</data>
<data name="Icon1" type="System.Drawing.Icon, System.Drawing" mimetype="application/x-microsoft.net.object.bytearray.base64">
<value>[base64 mime encoded string representing a byte array form of the .NET Framework object]</value>
<comment>This is a comment</comment>
</data>
There are any number of "resheader" rows that contain simple
name/value pairs.
Each data row contains a name, and value. The row also contains a
type or mimetype. Type corresponds to a .NET class that support
text/value conversion through the TypeConverter architecture.
Classes that don't support this are serialized and stored with the
mimetype set.
The mimetype is used for serialized objects, and tells the
ResXResourceReader how to depersist the object. This is currently not
extensible. For a given mimetype the value must be set accordingly:
Note - application/x-microsoft.net.object.binary.base64 is the format
that the ResXResourceWriter will generate, however the reader can
read any of the formats listed below.
mimetype: application/x-microsoft.net.object.binary.base64
value : The object must be serialized with
: System.Runtime.Serialization.Formatters.Binary.BinaryFormatter
: and then encoded with base64 encoding.
mimetype: application/x-microsoft.net.object.soap.base64
value : The object must be serialized with
: System.Runtime.Serialization.Formatters.Soap.SoapFormatter
: and then encoded with base64 encoding.
mimetype: application/x-microsoft.net.object.bytearray.base64
value : The object must be serialized into a byte array
: using a System.ComponentModel.TypeConverter
: and then encoded with base64 encoding.
-->
<xsd:schema id="root" xmlns="" xmlns:xsd="http://www.w3.org/2001/XMLSchema" xmlns:msdata="urn:schemas-microsoft-com:xml-msdata">
<xsd:import namespace="http://www.w3.org/XML/1998/namespace" />
<xsd:element name="root" msdata:IsDataSet="true">
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<xsd:element name="value" type="xsd:string" minOccurs="0" />
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<xsd:attribute name="name" use="required" type="xsd:string" />
<xsd:attribute name="type" type="xsd:string" />
<xsd:attribute name="mimetype" type="xsd:string" />
<xsd:attribute ref="xml:space" />
</xsd:complexType>
</xsd:element>
<xsd:element name="assembly">
<xsd:complexType>
<xsd:attribute name="alias" type="xsd:string" />
<xsd:attribute name="name" type="xsd:string" />
</xsd:complexType>
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<xsd:element name="value" type="xsd:string" minOccurs="0" msdata:Ordinal="1" />
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<xsd:attribute name="name" type="xsd:string" use="required" msdata:Ordinal="1" />
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<xsd:attribute name="mimetype" type="xsd:string" msdata:Ordinal="4" />
<xsd:attribute ref="xml:space" />
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<xsd:element name="resheader">
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<value>System.Resources.ResXResourceWriter, System.Windows.Forms, Version=4.0.0.0, Culture=neutral, PublicKeyToken=b77a5c561934e089</value>
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<data name="TextBox1.Text" xml:space="preserve">
<value>chapitre:1 Une rencontre éblouissante: C’était à la saison où les arbres fleurissent, où les bois et les prés reverdissent ; les oiseaux, chacun dans son langage, chantent doucement au matin et la nature entière est en joie. Ce jour-là, le fils de la Dame Veuve 1 de la Forêt Déserte solitaire se leva ; il eut vite fait de seller son cheval de chasse et de prendre trois javelots. Ainsi équipé, il sortit du manoir de sa mère et pensa quil irait voir ses paysans, qui semaient ses avoines. Il entra dans la forêt : lair était si doux, le chant des oiseaux si joyeux que son cœur tressaillit de joie. Tout à ce plaisir, il retira la bride à son cheval et le laissa paître dans lherbe fraîche et verdoyante. Il aimait sexercer au tir avec ses javelots, et il se mit à les lancer tout autour de lui, vers le haut et vers le bas, vers lavant et vers larrière. Et voilà que, tout à coup, il entendit venir à travers la forêt cinq chevaliers équipés de toutes leurs armes ; et ces armes faisaient un terrible fracas en heurtant les branches des arbres : lances, écus, hauberts sentrechoquaient à grand bruit. Le jeune homme entendait les arrivants, mais il ne les voyait pas encore. Stupéfait, il se dit : « Ce ne peut être que des diables ! Ma mère ma dit, en effet, que ce sont les créatures les plus effrayantes au monde. Et elle ma enseigné que, contre eux, la meilleure protection était le signe de croix. Mais moi, je pense quil vaut mieux les attaquer avec mon javelot ! » Pourtant, quand il les vit sortir du bois, quand il vit les lances et les écus, les hauberts étincelants, les heaumes brillants, quand il vit scintiller au soleil toutes ces couleurs magnifiques, le vermeil et lazur, lor et largent, il fut émerveillé et s’écria : — Ah ! Seigneur Dieu, pardonnez-moi ! Ce sont des anges que jai devant moi. Ma mère ne ma pas menti quand elle ma dit que les anges étaient les plus belles créatures du monde, après Dieu, qui est encore plus beau. Et cest bien le Seigneur Dieu que je vois ici, car lun dentre eux est plus beau que tous les autres. Je vais donc lhonorer et ladorer, comme ma mère me la appris. Il se jeta donc à genoux pour dire toutes les prières quil savait. À cette vue, le maître des dit pour le rassurer : — Jeune homme, naie pas peur. — Non, je nai pas peur. Qui êtes-vous donc ? Êtes-vous Dieu ? — Non, par ma foi. Je suis chevalier. — Jamais de ma vie je nai vu de chevalier et je nen ai jamais entendu parler. Mais vous êtes plus beau que Dieu ! Ah, si je pouvais être comme vous, magnifique et resplendissant ! Le chevalier sapprocha de lui pour linterroger : — As-tu vu aujourdhui sur cette lande cinq chevaliers et trois jeunes filles ? Mais le jeune homme sintéressait à tout autre chose. Il tendit la main vers la lance du chevalier et la prit : — Cher seigneur, vous qui vous appelez « chevalier », quel est cet objet que vous tenez ? — Me voilà bien avancé ! Je voulais te poser des questions, et cest toi qui minterroges ! Je te le dirai pourtant : cest ma lance. — Voulez-vous dire quon la lance, comme je le fais avec mes javelots ? — Mais non ! Tu es bien sot, mon garçon. On en frappe son adversaire de près. Le jeune homme saisit alors le bord de l’écu : — Et cela, quest-ce que cest ? À quoi cela sertil ? — Tu te moques de moi, avec tes questions. Je te répondrai cependant, car tu me plais. Ce que je porte est un écu. Et il mest bien utile : il me protège fidèlement de tous les coups quon me porte. Les compagnons du chevalier les rejoignirent et dirent à leur seigneur : — Que vous raconte ce Gallois ? — Il ne connaît pas les bonnes manières. Il ne répond à aucune de mes questions, mais pour chaque chose quil voit, il me demande son nom et ce quon peut en faire. — Seigneur, vous savez bien que les Gallois sont par nature stupides 2 . Celui-ci est comme les autres. Cest folie de perdre son temps avec lui. — Je répondrai pourtant à ses questions autant quil le faudra. Mais déjà le jeune homme le saisissait par le pan de son haubert : — Dites-moi donc, cher seigneur, quel est ce vêtement ? — Tu ne le sais pas ? Cest mon haubert, et il est lourd comme fer. — Il est donc en fer ? — Tu le vois bien. — Il est très beau, mais à quoi sert-il ? — Cest facile à expliquer : si tu voulais lancer contre moi une flèche ou un javelot, tu ne pourrais me faire aucun mal. — Eh bien, heureusement que les biches et les cerfs nen portent pas ! La chasse serait finie pour moi. Le chevalier reprit alors : — Jeune homme, vas-tu enfin me dire des nouvelles des chevaliers et des jeunes filles ? Et lautre, qui était vraiment bien naïf, lui dit : — Êtes-vous né ainsi ? — Mais non, voyons, cest impossible ! — Qui vous a donc équipé de la sorte ? — Je vais te le dire : cest le roi Arthur qui ma donné tout cet équipement, il y a cinq jours, quand il ma en personne adoubé 3 . Mais réponds-moi enfin : où sont passés les cinq chevaliers et les jeunes filles ? — Seigneur, regardez là-haut cette forêt au pied de la montagne : ce sont les défilés de Valbonne. Si ces gens sont passés par là et si les paysans de ma mère les ont vus, ils vous le diront. Il monta sur son cheval et les conduisit jusquaux champs où travaillaient les paysans. Et quand ceuxci aperçurent leur seigneur, ils tremblèrent de peur. Savez-vous pourquoi ? À cause de ceux quils voyaient venir avec lui tout armés. En effet, ils comprenaient bien que, si le jeune homme connaissait leurs activités et leur noble condition, il voudrait devenir chevalier, et sa mère, de chagrin, en perdrait la raison. On s’était donné tant de mal pour lempêcher den apercevoir un seul ! Quand le maître des chevaliers eut enfin obtenu les renseignements quil souhaitait, le plus souvent ? — Jeune homme, répondit-il, le roi séjourne à Carduel. Il ny a pas cinq jours, il sy trouvait et je lai vu. Sil ny est plus, tu trouveras bien quelquun pour te renseigner. Sur ces mots, il s’éloigna au grand galop pour rejoindre ses compagnons. 1. Cest ainsi que lon nomme la mère de Perceval. On verra plus loin, en effet, quelle a perdu son mari et ses deux fils aînés. 2. Les habitants du pays de Galles avaient, au Moyen Âge, la réputation d’être des paysans grossiers, peu civilisés. 3. L adoubement est la cérémonie par laquelle un jeune noble est fait chevalier, après avoir appris le métier des armes. Son armement lui est donné par le seigneur qui a assuré sa formation.
chapitre:2 La Dame Veuve: Le jeune homme ne perdit pas de temps pour retourner au manoir. Son retard avait plongé sa mère dans la tristesse, mais dès quelle le vit, elle laissa éclater sa joie. Elle courut à sa rencontre et le serra contre elle comme une mère pleine damour, lui répétant cent fois : « Cher fils, cher fils ! » — Mon fils chéri, mon cœur était tellement serré dangoisse à cause de ton retard que jai failli mourir de douleur. Où tes-tu attardé ? — Où ? Je vous le dirai sans mentir, car jai vu une chose qui ma rempli de joie. Ne maviez-vous pas dit que les anges de Notre-Seigneur sont plus beaux que toute créature au monde ? — Je lai dit, en vérité, et je le redis encore. — Eh bien, figurez-vous, mère, que jai vu aujourdhui, dans la Forêt Déserte, les plus belles créatures qui soient, plus belles que Dieu et ses anges ! Sa mère le serra dans ses bras : — Mon fils, que Dieu te protège, car jai grandpeur pour toi. Tu as vu, je crois, les anges dont tout le monde se plaint, car ils tuent ceux quils atteignent. — Non, mère, pas du tout ! Ils disent quils ont pour nom « chevalier » ! À ce mot, la mère s’évanouit. Lorsquelle reprit ses esprits, elle laissa parler son chagrin : — Hélas, quelle triste destinée que la mienne ! Mon fils chéri, je croyais bien te tenir à l’écart de la chevalerie : tu nen aurais rien vu, tu nen aurais même pas entendu parler ! Et pourtant, tu aurais dû être chevalier, mon fils, si Dieu tavait conservé ton père : nul n’était plus estimé et redouté que lui dans toutes les Îles de la Mer. Tout comme moi, il était né dun noble et excellent lignage 4 . Mais de grands malheurs sabattirent sur nous. Ton père fut blessé aux jambes et demeura infirme. Il perdit son domaine, ses trésors, tous ses biens, et tomba dans une grande pauvreté. Après la mort dUter Pendragon, père du bon roi Arthur, les terres furent dévastées. Ton père put fuir vers ce simple manoir quil possédait dans la Forêt Déserte : il sy fit porter en litière. Tu étais encore un tout petit enfant au sein, mais tu roi Ban de Gomeret. Le même jour ils furent adoubés, et le même jour ils voulurent, pour partager leur joie avec leur père et leur mère, rentrer à la maison. Ils périrent ensemble, massacrés sur le chemin du retour. Leur père mourut de chagrin, et moi, je connus la vie bien amère dune veuve. Tu étais mon unique consolation, mon unique bien. Dieu ne mavait rien laissé dautre. Mais le jeune homme prêtait bien peu dattention à ce que sa mère lui racontait : — Donnez-moi à manger, fit-il. Je ne sais de quoi vous me parlez. Mais ce que je voudrais vraiment, cest aller trouver le roi qui fait les chevaliers ! Et jirai, rien ne men empêchera ! La mère, autant quelle le put, retarda son départ. Elle l’équipa dune grossière chemise de chanvre, et de braies 5 à la mode du pays de Galles. Avec cela, une cotte 6 et un capuchon en cuir de cerf. Elle parvint ainsi à le retarder trois jours, mais pas plus. Quand vint le moment du départ, elle lembrassa et le serra contre elle en pleurant : — Ma douleur est immense, mon fils, de te voir partir. Tu iras à la cour du roi et tu lui demanderas des armes. Elles ne te seront pas refusées : il te les donnera, je le sais bien. Mais quand il faudra ten servir, comment feras-tu ? Tu ne las jamais fait ni vu faire. Comment pourras-tu ten tirer ? Bien mal, je le crains. « Je veux cependant te donner un enseignement, mon cher fils. Écoute-le bien, il te sera profitable. Tu seras chevalier dici peu, mon fils, et je laccepte. Si tu rencontres une dame ou une jeune fille qui ait besoin dassistance, sois toujours prêt à laider : cest le comportement dun homme dhonneur. Sois au service des dames et des demoiselles, et si tu courtises lune dentre elles, prends garde à ne pas limportuner. Ne fais rien qui lui déplaise : si une jeune fille taccorde un baiser, cest déjà beaucoup ; nen demande pas davantage. Et si elle a un anneau au doigt ou une aumônière 7 à sa ceinture, et quelle ten fait cadeau, accepte-les. Voilà tout ce que je te permets. Cher fils, encore un conseil : si, pour quelque temps, tu fais route avec un compagnon, ou si tu partages un logis avec quelquun, ne reste jamais longtemps sans demander son nom ; cest par le nom quon connaît lhomme. Parle aux gens de bien et fréquente-les : un homme dhonneur ne donne que de bons conseils. Enfin, par-dessus tout, je veux que tu ailles dans les églises et les monastères pour prier Notre-Seigneur, afin que tu aies, dans ce monde, une conduite digne dun bon chrétien. — Mère, fit-il, quest-ce quune église ? — Cest un endroit où lon célèbre Dieu le Créateur, qui fit le ciel et la terre, et y mit les 2 La Dame Veuve Le jeune homme ne perdit pas de temps pour retourner au manoir. Son retard avait plongé sa mère dans la tristesse, mais dès quelle le vit, elle laissa éclater sa joie. Elle courut à sa rencontre et le serra contre elle comme une mère pleine damour, lui répétant cent fois : « Cher fils, cher fils ! » — Mon fils chéri, mon cœur était tellement serré dangoisse à cause de ton retard que jai failli mourir de douleur. Où tes-tu attardé ? — Où ? Je vous le dirai sans mentir, car jai vu une chose qui ma rempli de joie. Ne maviez-vous pas dit que les anges de Notre-Seigneur sont plus beaux que toute créature au monde ? — Je lai dit, en vérité, et je le redis encore. — Eh bien, figurez-vous, mère, que jai vu aujourdhui, dans la Forêt Déserte, les plus belles créatures qui soient, plus belles que Dieu et ses anges ! Sa mère le serra dans ses bras : — Mon fils, que Dieu te protège, car jai grandpeur pour toi. Tu as vu, je crois, les anges dont tout le monde se plaint, car ils tuent ceux quils atteignent. — Non, mère, pas du tout ! Ils disent quils ont pour nom « chevalier » ! À ce mot, la mère s’évanouit. Lorsquelle reprit ses esprits, elle laissa parler son chagrin : — Hélas, quelle triste destinée que la mienne ! Mon fils chéri, je croyais bien te tenir à l’écart de la chevalerie : tu nen aurais rien vu, tu nen aurais même pas entendu parler ! Et pourtant, tu aurais dû être chevalier, mon fils, si Dieu tavait conservé ton père : nul n’était plus estimé et redouté que lui dans toutes les Îles de la Mer. Tout comme moi, il était né dun noble et excellent lignage 4 . Mais de grands malheurs sabattirent sur nous. Ton père fut blessé aux jambes et demeura infirme. Il perdit son domaine, ses trésors, tous ses biens, et tomba dans une grande pauvreté. Après la mort dUter Pendragon, père du bon roi Arthur, les terres furent dévastées. Ton père put fuir vers ce simple manoir quil possédait dans la Forêt Déserte : il sy fit porter en litière. Tu étais encore un tout petit enfant au sein, mais tu roi Ban de Gomeret. Le même jour ils furent adoubés, et le même jour ils voulurent, pour partager leur joie avec leur père et leur mère, rentrer à la maison. Ils périrent ensemble, massacrés sur le chemin du retour. Leur père mourut de chagrin, et moi, je connus la vie bien amère dune veuve. Tu étais mon unique consolation, mon unique bien. Dieu ne mavait rien laissé dautre. Mais le jeune homme prêtait bien peu dattention à ce que sa mère lui racontait : — Donnez-moi à manger, fit-il. Je ne sais de quoi vous me parlez. Mais ce que je voudrais vraiment, cest aller trouver le roi qui fait les chevaliers ! Et jirai, rien ne men empêchera ! La mère, autant quelle le put, retarda son départ. Elle l’équipa dune grossière chemise de chanvre, et de braies 5 à la mode du pays de Galles. Avec cela, une cotte 6 et un capuchon en cuir de cerf. Elle parvint ainsi à le retarder trois jours, mais pas plus. Quand vint le moment du départ, elle lembrassa et le serra contre elle en pleurant : — Ma douleur est immense, mon fils, de te voir partir. Tu iras à la cour du roi et tu lui demanderas des armes. Elles ne te seront pas refusées : il te les donnera, je le sais bien. Mais quand il faudra ten servir, comment feras-tu ? Tu ne las jamais fait ni vu faire. Comment pourras-tu ten tirer ? Bien mal, je le crains. « Je veux cependant te donner un enseignement, mon cher fils. Écoute-le bien, il te sera profitable. Tu seras chevalier dici peu, mon fils, et je laccepte. Si tu rencontres une dame ou une jeune fille qui ait besoin dassistance, sois toujours prêt à laider : cest le comportement dun homme dhonneur. Sois au service des dames et des demoiselles, et si tu courtises lune dentre elles, prends garde à ne pas limportuner. Ne fais rien qui lui déplaise : si une jeune fille taccorde un baiser, cest déjà beaucoup ; nen demande pas davantage. Et si elle a un anneau au doigt ou une aumônière 7 à sa ceinture, et quelle ten fait cadeau, accepte-les. Voilà tout ce que je te permets. Cher fils, encore un conseil : si, pour quelque temps, tu fais route avec un compagnon, ou si tu partages un logis avec quelquun, ne reste jamais longtemps sans demander son nom ; cest par le nom quon connaît lhomme. Parle aux gens de bien et fréquente-les : un homme dhonneur ne donne que de bons conseils. Enfin, par-dessus tout, je veux que tu ailles dans les églises et les monastères pour prier Notre-Seigneur, afin que tu aies, dans ce monde, une conduite digne dun bon chrétien. — Mère, fit-il, quest-ce quune église ? — Cest un endroit où lon célèbre Dieu le Créateur, qui fit le ciel et la terre, et y mit les hommes et les bêtes. — Et quest-ce quun monastère ? — Cest la même chose : une maison belle et très sainte qui contient des reliques 8 et des trésors. On y dit la messe en mémoire de Jésus-Christ, qui souffrit la Passion 9 et fut crucifié pour sauver les hommes et les femmes. Pour louer ce Seigneur, je te conseille daller dans les monastères. — Jirai donc bien volontiers dans les églises et les monastères, je vous le promets. Alors, sans plus attendre, il prit congé ; sa mère pleurait, mais déjà la selle était mise au cheval. Il était équipé à la mode des Gallois, avec de gros brodequins 10 aux pieds. Il voulait emporter ses trois javelots, comme dhabitude, mais sa mère lui en fit laisser deux, pour quil nait pas trop lair dun Gallois. Dans sa main droite, il tenait une baguette dosier pour fouetter son cheval. Sa mère demanda à Dieu de le protéger : — Cher fils, où que tu ailles, que Dieu te donne plus de joie quil ne men reste à moi ! Quand le jeune homme se fut éloigné dun jet de pierre, il regarda en arrière et vit sa mère tombée par terre évanouie, comme morte. Mais lui cingla la croupe de son cheval de sa baguette ; lanimal bon-dit et lemporta à bonne allure vers la grande forêt obscure. 4. Le lignage est lensemble des personnes dune même famille. Au Moyen Âge, il est très important, pour un chevalier, davoir des ancêtres nobles et renommés. 5. Pantalons courts qui descendent jusquaux genoux. Les braies sont raccordées aux chausses, qui couvrent jambes et pieds. 6. Tunique portée par les hommes et les femmes de toute condition. 7. Petit sac, souvent richement brodé, que lon porte à la ceinture ; il contient des aumônes pour les pauvres. 8. Restes des saints (morceaux dos ou de vêtement) que lon conserve dans les églises et les monastères. Elles étaient le but de nombreux pèlerinages. 9. Pour les chrétiens, Jésus-Christ, par ses souffrances ( Passion ) et sa mort sur la croix ( crucifixion ), a sauvé les humains du péché. 10. Solides chaussures de cuir montantes.
chapitre:3 La jeune fille de la tente: Le jeune homme chevaucha toute la journée et passa la nuit dans la forêt. Au matin, avec le chant des oiseaux, il reprit la route. Il aperçut alors une tente dans une verte prairie, à côté dune source. Cette tente était extraordinairement belle : vermeille dun côté, verte de lautre, et décorée de bandes brodées dor ; au sommet, un aigle dor que les rayons du soleil faisaient briller. Le jeune homme alla vers la tente en se disant : « Seigneur, cest votre maison que je vois ! Elle avait bien raison, ma mère, de me dire quune église est la plus belle chose au monde. Je vais aller adorer Dieu le Créateur ; et je lui demanderai de me donner aujourdhui de quoi manger, car jai grand-faim. » Il arriva à la tente et la trouva ouverte. Au milieu, un lit magnifique recouvert dun drap de soie. Sur ce lit, une demoiselle était endormie. Ses suivantes étaient allées cueillir des fleurs fraîches. Quand le jeune homme entra, son cheval trébucha, et la jeune fille s’éveilla en sursaut. Naïvement, il lui dit : — Demoiselle, je vous salue, comme ma mère me la appris. Elle ma bien recommandé de saluer les jeunes filles. La demoiselle tremblait de peur, car le garçon lui semblait fou. Elle-même se tenait pour folle d’être restée ainsi toute seule. — Jeune homme, passe ton chemin, lui dit-elle, avant que mon ami ne te trouve ici ! — Avant de partir, je dois vous donner un baiser ! Cest ce que ma mère ma enseigné. — Jamais tu ne membrasseras, répondit-elle. Fuis avant que mon ami ne vienne ! Il sappelle lOrgueilleux de la Lande, et cest un chevalier redoutable : il te tuera ! Mais le jeune homme était robuste. Il la prit dans ses bras maladroitement ; elle eut beau se débattre, il limmobilisa et lui prit vingt baisers à la suite, sans quelle puisse len baisers étaient bien agréables. Elle se mit à pleurer, le suppliant : — Nemporte pas mon petit anneau ! Jaurai de graves ennuis, et toi, tu risques de perdre la vie, tôt ou tard, je te lassure. Mais le jeune homme ne sen souciait guère. Ce qui le tourmentait, c’était quil mourait de faim. Il vit un petit tonneau de vin, avec un hanap 11 dargent ; à côté, une serviette bien blanche. Il la sou-leva et trouva dessous trois pâtés de chevreuil. Tout content, il entama de bon appétit un des pâtés et se versa du vin dans la coupe dargent. Ce vin était délicieux et il en but de grandes rasades. Après cela, il se tourna vers la jeune fille : — Demoiselle, je ne pourrai pas manger à moi tout seul ces pâtés. Venez maider, ils sont excellents. Chacun aura le sien, et il en restera encore un ! Mais la jeune fille ne cessait de pleurer à chaudes larmes. Elle le laissa manger et boire autant quil le voulait. Quand il eut fini, il lui dit adieu : — Que Dieu vous protège, chère amie ! Ne vous faites pas de souci pour cet anneau que jemporte. Je saurai bien vous en récompenser. La jeune fille resta seule, en larmes. Elle savait bien qu’à cause de lui elle devrait souffrir honte et tourments. Elle aurait à subir de grands malheurs, et ce n’était pas lui qui pourrait laider. Peu de temps après, lOrgueilleux de la Lande revint de la chasse. Il vit les traces des sabots dun cheval, et cela lui déplut. Trouvant son amie qui pleurait, il lui dit : — Demoiselle, je vois bien à ces traces quun chevalier est passé par là. — Non, seigneur, je vous le jure. Cest seulement un jeune Gallois déplaisant, vulgaire et sot, qui a bu de votre vin et mangé vos trois pâtés. — Et cest pour cela que vous pleurez ? Il aurait bien pu boire et manger le tout, cela mest bien égal ! — Ce nest pas tout, seigneur. Il ma arraché mon anneau et la emporté avec lui. Jaurais préféré être morte ! Lautre se troubla et dit, plein de colère : — Ma foi, cest un grand outrage ! Mais ny a-til eu rien dautre ? Jai limpression que vous me cachez quelque chose ! — Seigneur, il ma pris un baiser. — Un baiser ? — Eh oui, mais ce fut malgré moi. — Non, non, dites plutôt que cela vous a bien plu ! Vous navez guère résisté. Croyez-vous que je ne vous connaisse pas ? Je sais comment sont les femmes. Eh bien, sachez que vous avez pris un mauvais chemin, car je vais me venger. Votre cheval naura plus davoine ; sil meurt, vous me suivrez à pied. Quant à vous, vous naurez pas dautres vêtements que ceux que vous portez aujourdhui ; ils pourront tomber en lambeaux. Et ce châtiment durera jusqu’à ce que je puisse trancher la tête de celui qui ma fait un tel affront. 11. Coupe à boire en métal, montée sur un pied, parfois avec des anses ou un couvercle. — Mais ils n’étaient pas descendus de cheval, ceux que jai rencontrés sur la lande ! Et vous voulez que je descende ! Jamais, je le jure sur ma tête ! Faites vite, et je men irai. — Mon cher ami, je le ferai bien volontiers, pour notre bien à tous deux. — Par ma foi, mon cher seigneur le roi, je ne veux pas attendre des mois ! Je veux être Chevalier Vermeil : donnez-moi les armes de celui que jai rencontré devant votre porte, avec votre coupe dor ! Le sénéchal 13 Keu lui dit avec colère : — Eh bien, allez-y, mon ami ! Cest votre droit, allez lui enlever ses armes : elles sont à vous ! — Keu, lui dit le roi, cessez de dire des méchancetés à nimporte qui ! Ce garçon est naïf et ignorant, mais il est peut-être dun noble lignage. Il lui a seulement manqué un bon maître pour faire son éducation, et il peut encore devenir un chevalier vaillant et sage. Quant à vous, sachez quil est détestable, pour un homme de bien, de se moquer dautrui. Pendant que le roi réprimandait Keu, le jeune homme, sur le point de partir, vit une jeune fille, belle et gracieuse, quil salua. Elle lui rendit son salut et se mit à rire en le regardant : — Jeune homme, si tu vis assez longtemps, mon cœur me dit que, dans le monde entier, il ny aura meilleur chevalier que toi. Nul ne pourra te surpasser, jen ai la certitude. Or la jeune fille navait jamais ri depuis six ans, et elle parla très fort, si bien que tous lentendirent. Keu, furieux, lui donna une gifle si violente quil la fit tomber à terre. Le fou de la cour se tenait près de la cheminée : le sénéchal, plein de colère, lui lança un coup de pied qui lenvoya rouler dans le feu ardent. En effet, le fou avait coutume de prédire : « Cette jeune fille ne retrouvera le rire que le jour où elle verra le chevalier qui surpassera tous les autres par sa vaillance. » Le jeune homme ne sattarda pas et repartit en quête du Chevalier Vermeil. Mais Yonet, qui connaissait tous les raccourcis, le suivit en courant jusquau chemin où le chevalier se tenait, attendant lexploit et laventure ; il avait posé la coupe dor à côté de lui sur une grosse pierre. Le jeune homme arriva à toute allure pour conquérir les armes et cria, dès quil fut assez près : — Déposez ces armes à terre, enlevez-les ! Par ordre du roi Arthur ! — Dis-moi, garçon, personne na donc laudace de venir ici défendre la cause du roi ? — Comment ? Par tous les diables, seigneur chevalier, vous plaisantez ! Vous navez pas Sachez que je vais vous frapper, si vous me faites encore attendre ! Le Chevalier Vermeil fut pris de colère et, du bois de sa lance, frappa le garçon en travers des épaules, le faisant tomber en avant sur le cou de son cheval. Le jeune homme, furieux d’être ainsi atteint, saisit son javelot et, visant du mieux quil pouvait, le lui lança dans l’œil. Larme pénétra dans le crâne à travers l’œil jusqu’à la nuque. Le sang et la cervelle giclèrent et le chevalier tomba à terre, mort. Le jeune homme descendit de cheval ; il mit de côté la lance et l’écu. Mais il ne parvint pas à prendre le heaume ni à détacher l’épée du côté : impossible de la tirer du fourreau ! Le voyant si embarrassé, Yonet se mit à rire : — Que faites-vous là, mon ami ? — Je ne sais pas trop. Je croyais que le roi mavait donné ces armes, mais elles tiennent si bien au corps que je ne peux séparer le dedans du dehors. Jaurais plus vite fait de découper le corps en grillades que de chercher à détacher ces armes ! Aussitôt, Yonet déshabilla le mort de la tête aux pieds : haubert, chausses, heaume, le jeune homme reçut toutes les pièces de larmure. Mais il ne voulut pas abandonner ses propres vêtements. Pas question, malgré les conseils dYonet, de prendre la cotte de soie rembourrée à porter sous larmure. Pas question de laisser ses bons brodequins. — Comment, dit-il à Yonet, cest une plaisanterie ! Pourquoi diable faudrait-il changer les bons habits que ma mère ma donnés contre ceux de ce chevalier ? Ma solide chemise de chanvre, ma tunique de cerf qui ne laisse pas passer une goutte deau, contre ces vêtements minces et fragiles, qui ne valent rien ? Impossible de convaincre un fou ! Il ne voulut prendre que les armes. Yonet lui laça les chausses, fixa tant bien que mal les éperons sur les brodequins, puis le revêtit du haubert. Il plaça sur sa tête le heaume et lui montra comment ceindre l’épée de façon à la tirer facilement. Il lui mit le pied à l’étrier et le fit monter sur le destrier 14 : il lui apprit à se servir des éperons, lui qui navait jamais eu quune baguette dosier. Il lui donna enfin l’écu et la lance. Avant de sen aller, le garçon lui dit : — Ami, vous pouvez garder mon cheval de chasse : je vous le donne, car il est très bon. Vous rapporterez sa coupe au roi et le saluerez de ma part. Quant à la jeune fille que Keu a
chapitre:4 À la cour dArthur: De son côté, le jeune homme avait repris la route. Il chevaucha tant et si bien quil rencontra un char-bonnier menant un âne. — Brave homme, dit-il, indique-moi le chemin le plus court pour aller à Carduel. Je veux voir le roi Arthur, car on ma dit quil fait des chevaliers. — Va dans cette direction, mon cher ami, et tu verras un château au bord de la mer. Cest là que tu trouveras le roi Arthur, à la fois joyeux et triste. — Vas-tu me dire pourquoi le roi est joyeux et triste ? — Oui, bien sûr. Le roi Arthur, avec toute son armée, a combattu contre le roi Rion des Îles, et il la vaincu : cest cela qui le rend joyeux. Mais il est triste car ses compagnons lont quitté pour aller se reposer dans leurs châteaux. Il est sans nouvelles deux, et cela lafflige beaucoup. Le jeune homme ne sintéressait guère à ces nouvelles ; il se contenta de suivre le chemin indiqué. Arrivé devant un magnifique château au bord de la mer, il vit, sortant par la grande porte, un chevalier armé portant dans sa main droite une coupe dor ; de la gauche, il tenait sa lance et son écu. Son armure était dune couleur vermeille éclatante. Elle plut beaucoup au jeune homme qui se dit : « Ma foi, voilà les armes que je vais demander au roi. Je serais ravi quil me les donne. » Il s’élança alors vers le château, et quand il fut tout près du chevalier, celui-ci linterpella : — Où vas-tu donc ainsi ? — Je veux aller à la cour du roi pour lui demander ces armes. — Tu as bien raison, mon garçon. Va, et reviens vite. Tu pourras dire à ce mauvais roi quil doit me rendre ma terre ou devenir mon vassal, car je la revendique : elle est à moi. Sil refuse, quil envoie quelquun pour me combattre. Tu peux me croire : je viens de lui prendre cette coupe dor, dans laquelle il était en train de boire. Le jeune homme navait guère écouté ces paroles. Il arriva à la cour où le roi et les chevaliers étaient assis pour le repas. C’était au rez-de-chaussée, dans la grande et belle salle plongé dans ses pensées. Les autres chevaliers discutaient et plaisantaient joyeusement. Le roi seul restait pensif et muet. Lorsque le jeune homme savança, il ne sut qui saluer, car il ne connaissait pas le roi. Il vit alors un écuyer 12 appelé Yonet, un couteau à la main, et se dirigea vers lui pour lui demander : — Toi qui tiens un couteau, dis-moi donc qui est le roi. — Ami, tu peux le voir ici, lui répondit Yonet fort courtoisement. Le jeune homme se dirigea aussitôt vers le roi et le salua de la façon quil savait. Celui-ci, plongé dans ses pensées, ne dit pas un mot. Le garçon lui adressa la parole à nouveau. Le roi demeura pensif et muet. « Ma foi, se dit le jeune homme, ce roi na jamais fait de chevaliers. On ne peut en tirer un mot. Comment pourrait-il faire un chevalier ? » Aussitôt, il sapprêta à repartir et fit tourner bride à son cheval. Mais il lavait mené si près, comme un homme mal élevé, que la tête de lanimal heurta le chapeau du roi et le fit tomber sur la table. Le roi, relevant la tête, sortit enfin de ses pensées : — Cher ami, dit-il, soyez le bienvenu ! Ne men veuillez pas, si je nai pas répondu à votre salut. J’étais plongé dans la tristesse : mon pire ennemi, plein de haine et dinsolence, vient de me contester ici même ma terre : il menace de sen emparer et il est assez fou pour me défier. Il se nomme le Chevalier Vermeil. La reine était venue sasseoir auprès de moi pour réconforter les blessés. Quand le chevalier sest emparé de ma coupe par défi, il la enlevée si furieusement quil a répandu tout le vin sur la reine. C’était un geste grossier et ignoble, et la reine, pleine de douleur et de colère, sest retirée dans sa chambre, où elle se meurt de chagrin. Le jeune homme se moquait totalement de ce que le roi pouvait bien lui raconter : sa douleur, la honte de la reine, tout cela lui était indifférent. — Faites-moi chevalier, seigneur roi, car je veux men aller ! Ses yeux brillaient, clairs et vifs, dans son visage. Personne, voyant ce jeune sauvage, ne le jugeait bien sensé ; malgré cela, tous lui trouvaient lair beau et noble. — Ami, dit le roi, descendez de votre cheval et confiez-le à ce jeune homme. Vous serez fait chevalier comme vous le voulez, je my engage devant Dieu. — Mais ils n’étaient pas descendus de cheval, ceux que jai rencontrés sur la lande ! Et vous voulez que je descende ! Jamais, je le jure sur ma tête ! Faites vite, et je men irai. — Mon cher ami, je le ferai bien volontiers, pour notre bien à tous deux. — Par ma foi, mon cher seigneur le roi, je ne veux pas attendre des mois ! Je veux être Chevalier Vermeil : donnez-moi les armes de celui que jai rencontré devant votre porte, avec votre coupe dor ! Le sénéchal 13 Keu lui dit avec colère : — Eh bien, allez-y, mon ami ! Cest votre droit, allez lui enlever ses armes : elles sont à vous ! — Keu, lui dit le roi, cessez de dire des méchancetés à nimporte qui ! Ce garçon est naïf et ignorant, mais il est peut-être dun noble lignage. Il lui a seulement manqué un bon maître pour faire son éducation, et il peut encore devenir un chevalier vaillant et sage. Quant à vous, sachez quil est détestable, pour un homme de bien, de se moquer dautrui. Pendant que le roi réprimandait Keu, le jeune homme, sur le point de partir, vit une jeune fille, belle et gracieuse, quil salua. Elle lui rendit son salut et se mit à rire en le regardant : — Jeune homme, si tu vis assez longtemps, mon cœur me dit que, dans le monde entier, il ny aura meilleur chevalier que toi. Nul ne pourra te surpasser, jen ai la certitude. Or la jeune fille navait jamais ri depuis six ans, et elle parla très fort, si bien que tous lentendirent. Keu, furieux, lui donna une gifle si violente quil la fit tomber à terre. Le fou de la cour se tenait près de la cheminée : le sénéchal, plein de colère, lui lança un coup de pied qui lenvoya rouler dans le feu ardent. En effet, le fou avait coutume de prédire : « Cette jeune fille ne retrouvera le rire que le jour où elle verra le chevalier qui surpassera tous les autres par sa vaillance. » Le jeune homme ne sattarda pas et repartit en quête du Chevalier Vermeil. Mais Yonet, qui connaissait tous les raccourcis, le suivit en courant jusquau chemin où le chevalier se tenait, attendant lexploit et laventure ; il avait posé la coupe dor à côté de lui sur une grosse pierre. Le jeune homme arriva à toute allure pour conquérir les armes et cria, dès quil fut assez près : — Déposez ces armes à terre, enlevez-les ! Par ordre du roi Arthur ! — Dis-moi, garçon, personne na donc laudace de venir ici défendre la cause du roi ? — Comment ? Par tous les diables, seigneur chevalier, vous plaisantez ! Vous navez pas Sachez que je vais vous frapper, si vous me faites encore attendre ! Le Chevalier Vermeil fut pris de colère et, du bois de sa lance, frappa le garçon en travers des épaules, le faisant tomber en avant sur le cou de son cheval. Le jeune homme, furieux d’être ainsi atteint, saisit son javelot et, visant du mieux quil pouvait, le lui lança dans l’œil. Larme pénétra dans le crâne à travers l’œil jusqu’à la nuque. Le sang et la cervelle giclèrent et le chevalier tomba à terre, mort. Le jeune homme descendit de cheval ; il mit de côté la lance et l’écu. Mais il ne parvint pas à prendre le heaume ni à détacher l’épée du côté : impossible de la tirer du fourreau ! Le voyant si embarrassé, Yonet se mit à rire : — Que faites-vous là, mon ami ? — Je ne sais pas trop. Je croyais que le roi mavait donné ces armes, mais elles tiennent si bien au corps que je ne peux séparer le dedans du dehors. Jaurais plus vite fait de découper le corps en grillades que de chercher à détacher ces armes ! Aussitôt, Yonet déshabilla le mort de la tête aux pieds : haubert, chausses, heaume, le jeune homme reçut toutes les pièces de larmure. Mais il ne voulut pas abandonner ses propres vêtements. Pas question, malgré les conseils dYonet, de prendre la cotte de soie rembourrée à porter sous larmure. Pas question de laisser ses bons brodequins. — Comment, dit-il à Yonet, cest une plaisanterie ! Pourquoi diable faudrait-il changer les bons habits que ma mère ma donnés contre ceux de ce chevalier ? Ma solide chemise de chanvre, ma tunique de cerf qui ne laisse pas passer une goutte deau, contre ces vêtements minces et fragiles, qui ne valent rien ? Impossible de convaincre un fou ! Il ne voulut prendre que les armes. Yonet lui laça les chausses, fixa tant bien que mal les éperons sur les brodequins, puis le revêtit du haubert. Il plaça sur sa tête le heaume et lui montra comment ceindre l’épée de façon à la tirer facilement. Il lui mit le pied à l’étrier et le fit monter sur le destrier 14 : il lui apprit à se servir des éperons, lui qui navait jamais eu quune baguette dosier. Il lui donna enfin l’écu et la lance. Avant de sen aller, le garçon lui dit : — Ami, vous pouvez garder mon cheval de chasse : je vous le donne, car il est très bon. Vous rapporterez sa coupe au roi et le saluerez de ma part. Quant à la jeune fille que Keu a giflée, vous pouvez lui dire quelle sera un jour vengée. Yonet revint au château pour remplir sa mission. Devant tous les seigneurs rassemblés dans la grande salle, il rendit sa coupe au roi : — Seigneur, dit-il, réjouissez-vous. Votre chevalier, qui était ici tout à lheure, vous renvoie votre coupe. — De quel chevalier parles-tu ? — Par Dieu, Seigneur, je parle du jeune Gallois. — Celui qui ma demandé les armes vermeilles du chevalier qui mavait outragé ? — Oui, seigneur, cest lui. — Et comment a-t-il eu ma coupe ? Le chevalier la-t-il rendue de bon gré ? — Pas du tout. Le jeune homme la bel et bien tué ! — Et comment donc ? — Seigneur, voilà ce que jai vu : le chevalier la frappé rudement de sa lance, et le jeune homme a répliqué en lui envoyant son javelot dans l’œil. Il lui a fait gicler le sang et la cervelle et il la étendu raide mort sur le sol. — Ah ! Keu, dit le roi, comme vous mavez fait du tort ! Votre méchante langue ma privé dun chevalier de valeur, qui ma rendu aujourdhui un grand service. — Seigneur, dit Yonet, jai aussi un message pour la suivante de la reine, que Keu a frappée par dépit : il la vengera, sil peut en avoir loccasion. À ces mots, le fou, qui était assis près de la cheminée, bondit de joie et dit au roi : — Seigneur roi, voici venu le temps des aventures : elles seront cruelles et redoutables ! Et je vous garantis ceci : Keu peut être sûr et certain quavant quarante jours, le chevalier aura vengé le coup de pied que jai reçu, et la gifle quil a donnée à la jeune fille. Il aura le bras brisé et devra le porter en écharpe pendant six mois ! Le roi Arthur se désolait : — Hélas, Keu, quelle peine vous mavez causée aujourdhui ! Si lon avait formé et éduqué ce jeune homme pour quil puisse se servir de la lance et de l’écu, il aurait fait un bon chevalier. Mais il ne sait même pas manier l’épée ! Il va rencontrer une brute qui lattaquera le monte pas, l’écuyer le mène à côté en le guidant par la main droite ( dextre ).
chapitre:5 Perceval chez Gornemant: Le jeune homme chevaucha sans sarrêter à travers la forêt et parvint dans une vaste plaine où coulait une rivière aux eaux noires et profondes. Il suivit la rive, le long dun haut rocher, et aperçut un château puissant et magnifique. Au milieu se dressaient le donjon et, tout autour, une solide muraille avec une tour plus basse à chacun des quatre coins. Le château, magnifiquement bâti, était aussi très confortable à lintérieur. Il était défendu par un pont-levis, qui était baissé dans la journée, mais que lon relevait la nuit. Sur ce pont se tenait un noble seigneur, habillé dhermine, qui se promenait en compagnie de deux écuyers. Il vit venir à lui le jeune homme et lattendit. Larrivant avait bien retenu les conseils de sa mère ; il le salua en ajoutant : — Seigneur, cest ce que ma enseigné ma mère. — Dieu te bénisse, mon frère, répondit le seigneur, qui avait bien compris, à ses paroles, que le garçon était naïf et sot. Et doù viens-tu, cher frère ? — Doù ? De la cour du roi Arthur ! — Quy as-tu fait ? — Le roi, que Dieu le protège, ma fait chevalier. — Chevalier ! Par ma foi, je ne pensais pas quil avait à lesprit de faire des chevaliers. Et dis-moi donc, noble frère, qui ta donné ces armes ? — Le roi me les a données. Et il lui raconta comment tout cela était arrivé. Le seigneur lui demanda alors ce quil savait faire de son cheval. — Je le fais courir partout où je veux, tout comme je faisais avec le cheval de chasse que javais dans la maison de ma mère. — Et tes armes, mon ami, que sais-tu en faire ? — Je sais les revêtir et les ôter, comme ma appris le jeune homme qui, devant moi, veux bien, ce qui tamène ici. — Seigneur, ma mère ma enseigné daller vers les hommes de bien, de leur demander des conseils et de les suivre, car jen tirerais grand profit. — Cher frère, bénie soit ta mère, car elle ta bien conseillé. As-tu autre chose à ajouter ? — Oui, jaimerais que vous mhébergiez aujourdhui. — Très volontiers, mais à une condition. Accordemoi une faveur qui pourra t’être très profitable. — Quoi donc ? — Que tu aies confiance en mes conseils comme en ceux de ta mère. — Ma foi, je vous laccorde. Le jeune homme mit pied à terre. Lun des jeunes gens prit son cheval et lautre le désarma. Et il se retrouva dans ses vêtements ridicules, avec ses brodequins et la cotte de cerf mal faite et mal taillée que sa mère lui avait donnée. Le noble seigneur se fit chausser les éperons dacier tranchant, sauta sur le cheval, suspendit l’écu à son cou et saisit la lance. — Ami, dit-il, apprends maintenant à te servir des armes et observe comment on doit tenir une lance, piquer des éperons et retenir son cheval ! Il déploya alors le gonfanon 15 et lui apprit à tenir son écu : il le laissa pendre en avant de manière à toucher le col du cheval. Il mit la lance en arrêt et éperonna le destrier, une bête excellente, docile, rapide et robuste. Le seigneur était expert dans le maniement de l’écu, du cheval et de la lance, car il lavait appris dès lenfance. Quand il eut fait sa démonstration, il revint vers le jeune homme qui lavait regardé, émerveillé, en notant le moindre détail. Il lui demanda : — Serais-tu capable de manier la lance et l’écu, d’éperonner et mener le cheval ? Lautre lui répondit bien franchement : — Seigneur, je ne veux pas vivre un jour de plus sans savoir faire cela. Cest mon plus cher désir ! — Ce quon ne sait pas, on peut lapprendre, si lon veut sen donner la peine. Mon cher ami, dans tous les métiers, il faut effort, courage et expérience. Ce sont les trois conditions pour acquérir nimporte quel savoir. Mais puisque tu ne las jamais fait ni vu faire par quiconque, il est normal que tu lignores : il ny a aucune honte à cela. Il le fit monter à cheval, et le jeune homme se servit de la lance et de l’écu, comme sil avait toujours vécu parmi les tournois et les guerres ou parcouru le monde en quête de batailles et daventures. Tout cela lui venait de Nature 16 : lorsque Nature est favorable et que lon y met tout son cœur, rien ne peut être difficile. Le noble seigneur était ravi des bonnes dispositions de son élève. Quand le garçon eut achevé son tour, il revint lance levée, comme il lavait vu faire, et demanda : — Seigneur, men suis-je bien tiré ? Croyez-vous que mes efforts porteront leur fruit ? Je nai jamais rien vu que je désire à ce point. Je voudrais en savoir autant que vous ! Trois fois de suite, le seigneur monta, par trois fois il lui apprit tout ce quil savait dans le maniement des armes. Puis il le fit monter trois fois devant lui. À la dernière, il lui dit : — Ami, si tu affrontes un chevalier, que feras-tu sil te frappe ? — Je le frapperai à mon tour. — Et si ta lance se brisait ? — Eh bien, il ne me resterait plus qu’à me servir de mes poings ! — Pas du tout, mon ami. Tu irais lattaquer à l’épée ! Le seigneur lui enseigna alors comment manier l’épée, pour quil sache se mettre en garde en cas dattaque, ou attaquer lui-même à loccasion. Puis il lui mit la main à l’épée : — Ami, cest ainsi que tu te défendras, si lon tassaille. — Par Dieu, jen sais déjà beaucoup sur ce point. Chez ma mère, je me suis exercé jusqu’à épuisement à pourfendre coussins ou planches ! — Rentrons donc maintenant à la maison, dit le seigneur. Tu y seras bien hébergé ce soir. Et le jeune homme demanda à son hôte : — Seigneur, ma mère ma appris à ne pas rester longtemps avec quelquun sans savoir son nom. Je veux donc vous demander le vôtre. — Mon cher ami, je me nomme Gornemant de Goort. Ils arrivèrent ainsi au château main dans la main. Comme ils montaient les marches, un écuyer accourut pour lui présenter un manteau, afin quil ne prît pas froid après s’être donné davantage sur le repas, qui était de grande qualité. Quand ils eurent quitté la table, le seigneur, qui était très courtois, le pria de rester chez lui tout un mois, et même une année. Il désirait lui enseigner tout ce quil savait. Mais le jeune homme lui répondit : — Seigneur, je ne sais si je suis loin ou près du manoir de ma mère, mais je prie Dieu quil me conduise à elle pour la revoir encore. Je lai vue tomber évanouie au bout du pont, devant sa porte, et jignore si elle est vivante ou morte. Cest le chagrin quelle éprouva lors de mon départ qui la fit tomber évanouie. Je partirai demain au lever du jour, car je ne peux demeurer plus longtemps ici sans avoir de ses nouvelles. Le seigneur comprit quil était inutile de discuter et ils allèrent se coucher. Au petit matin, le seigneur se leva et rejoignit le jeune homme dans sa chambre. Il lui fit apporter une chemise et des braies de fine toile de lin, des chausses teintes en rouge et une cotte de soie violette, tissée en Inde. — Ami, si tu veux me croire, voici les vêtements que tu vas porter. — Seigneur, vous voulez que je mette ces vêtements ? Ceux que ma mère ma faits ne sont-ils pas bien meilleurs ? — Non, mon ami. Je tassure quils valent bien moins. Ne mas-tu pas promis, en venant ici, que tu ferais tout ce que je te demanderais ? — Ainsi ferai-je. Je ne mopposerai à vous en rien. Il ne tarda pas à revêtir les vêtements, abandonnant ceux de sa mère. Le seigneur se courba pour lui chausser l’éperon droit : c’était alors la coutume lorsquon adoubait un chevalier. Chacun voulut lui donner une pièce de son armement. Gornemant enfin prit l’épée, il la lui ceignit en lui donnant lac-colade 18 : — Avec l’épée, je te confère lordre de chevalerie, lordre le plus élevé que Dieu ait créé, un ordre qui nadmet aucune bassesse. Puis il ajouta ces paroles, pour linstruire de ses devoirs : — Cher frère, souviens-toi bien de ceci : si tu as le dessus dans un combat avec un chevalier et si ton adversaire implore sa grâce, surtout, ne le tue pas : épargne-le ! Garde-toi aussi d’être trop bavard : celui qui ne sait pas tenir sa langue finit toujours par dire quelque chose de blâmable. Sil tarrive en chemin de trouver quelquun dans la détresse, homme ou femme, dame ou demoiselle, viens-lui en aide, tu feras bien. Une dernière chose enfin, mais très importante : entre souvent dans les églises pour prier Dieu le Créateur, afin quil ait pitié de ton âme et quil te protège en ce monde comme son fidèle chrétien. — Soyez béni, seigneur, car vous mavez dit exactement les mêmes choses que ma mère. — Cher frère, cesse de dire sans arrêt que ta mère ta appris telle ou telle chose. Je ne te blâme pas de lavoir fait jusqu’à présent. Mais désormais, je ten prie, il va falloir ten corriger : si tu continues, on te prendra pour un fou. — Et que dois -je dire alors ? — Tu pourras dire que cet enseignement vient du vavasseur 19 qui ta fait chevalier. Le jeune homme lui promit quil ferait ainsi, car ce conseil lui semblait bon. Le seigneur fit alors sur lui le signe de croix pour le bénir : — Que Dieu te protège et te guide sur le chemin que tu prends, car je vois bien que tu es impatient de partir. 15. Sorte de drapeau que lon attache à la lance : tout comme l’écu, il porte les armoiries (emblèmes) du chevalier ; il permet de lidentifier, ce qui est indispensable puisque son visage est caché par le heaume. 16. Au Moyen Âge, on nomme Nature lensemble des dispositions quune personne possède de naissance, avant que l’éducation intervienne. 17. Conduire quelquun par la main , lui présenter un manteau dapparat, partager avec lui son é cuelle ou sa coupe : ce sont, au Moyen Âge, des gestes dhospitalité destinés à honorer un hôte. 18. Lors de la cérémonie de l adoubement , certains gestes essentiels sont réservés au seigneur qui fait un chevalier : lui chausser l’é peron droit , lui remettre son é pée et lui donner l accolade . 19. Chevalier de la petite noblesse.
chpitre:6 Perceval et Blanchefleur: Le nouveau chevalier quitta donc son hôte, impatient de pouvoir retrouver sa mère, saine et sauve, il lespérait. Il senfonça dans les forêts solitaires, et chevaucha tant quil finit par apercevoir un château fortifié et bien situé. Mais tout autour, il ne vit rien que la mer et une terre déserte. Il se hâta vers lenceinte et se dirigea vers la porte : mais le pont était si fragile quil eut peur quil ne seffondre sous son poids. Il parvint cependant à la porte, qui était fermée à clef. Il dut frapper avec force et appeler à voix haute : finalement, ce vacarme fit apparaître à une fenêtre une jeune fille maigre et pâle. — Qui donc appelle ici ? demanda-t-elle. Il leva les yeux et aperçut la demoiselle : — Chère amie, je suis un chevalier et je vous demande lhospitalité pour la nuit. — Seigneur, vous laurez, mais je crains que vous nayez à le regretter. Nous ferons cependant de notre mieux pour vous recevoir. Elle se retira et bientôt arrivèrent quatre serviteurs ; chacun portait une hache pendue au cou et une épée au côté. Ils déverrouillèrent la porte pour le faire entrer. Ces serviteurs auraient pu avoir belle allure, mais ils étaient dans un état de maigreur et de fatigue incroyable, à force de jeûner et de veiller. Le jeune homme avait vu, à lextérieur du château 20 , la terre déserte et inculte. Mais quand il pénétra dans lenceinte, il vit que lintérieur ne valait pas mieux. Partout où il allait, les rues étaient vides et les habitations en ruines. Pas un être vivant, homme ni femme. Dans les deux abbayes de la ville, il ne trouva que des religieuses affolées et des moines terrorisés. Les maisons étaient dans un triste état : les murs fendus, les toitures arrachées, elles étaient ouvertes à tous vents. Pas un moulin pour moudre le grain, pas un four pour cuire le pain. Impossible de trouver quoi que ce soit à acheter, pain, galette ou vin. Le jeune homme découvrit ainsi le château dévasté : il ne méritait plus guère son nom de Beaurepaire, car la misère y régnait. Les quatre serviteurs le menèrent au palais couvert dardoises. Lun lui ôta ses armes et le revêtit dun manteau gris ; un autre conduisit son cheval à l’écurie, mais il ny avait guère de fourrage à espérer ! Les autres le firent monter jusqu’à une salle qui était extrêmement belle. leur fatigue quils étaient accablés de soucis. Une jeune fille les accompagnait : c’était Blanchefleur, la châtelaine de Beaurepaire. Elle savança, gracieuse et élégante, dans un bliaut 21 de pourpre sombre étoilé dor et fourré dhermine. Quant au manteau 22 qui la couvrait, son encolure était bordée de zibeline noire et blanche. Dieu lui avait donné une beauté incomparable : ses cheveux blonds, dénoués sur ses épaules, brillaient comme de lor au soleil. Son front était blanc et poli comme de livoire, et ses yeux vifs et riants avaient l’éclat des étoiles. Son visage au teint de rose mêlait le vermeil et le blanc. Pour ravir le cœur et la raison des hommes, Dieu avait fait delle une pure merveille. À sa vue, le jeune homme la salua, ainsi que les deux chevaliers qui laccompagnaient. Elle en fit autant, et le prit courtoisement par la main : — Cher seigneur, notre demeure, ce soir, ne sera pas digne dun hôte tel que vous. Si je vous disais notre situation réelle, vous croiriez que je veux vous faire fuir. Prenez donc, sil vous plaît, cet hébergement tel quil est, et jespère que Dieu vous en donnera un meilleur demain. Blanchefleur lemmena par la main dans une belle chambre au plafond richement décoré, et lui fit prendre place avec elle sur un lit recouvert de soie brodée. Les voilà donc tous les deux côte à côte. Plusieurs chevaliers les rejoignirent dans la pièce et sinstallèrent par petits groupes. Ils voyaient le jeune homme assis à côté de leur dame, sans dire un mot. En fait, celui-ci se retenait de parler, car il se souvenait de la recommandation de Gornemant. Et les chevaliers présents chuchotaient entre eux : — Mon Dieu, ce chevalier serait-il muet ? Ce serait grand dommage, car il est fort beau et saccorde très bien avec notre dame. Sils n’étaient pas muets tous les deux, ils iraient parfaitement ensemble. Dieu semble les avoir faits lun pour lautre. La demoiselle attendait quil sadresse à elle. Mais elle finit par comprendre quil ne dirait jamais un mot si elle ne parlait la première. Elle commença donc aimablement : — Doù venez-vous donc, cher seigneur ? — Demoiselle, jai couché chez un noble vavasseur qui ma très bien accueilli. Jignore le nom du château, qui était pourtant fort beau avec ses cinq tours, une grande et quatre petites ; mais je sais bien que ce noble seigneur se nommait Gornemant de Goort. — Ah ! cher ami, vos paroles courtoises me plaisent infiniment. Vous avez bien raison de parler de sa noblesse. Sachez que je suis sa nièce. Il vous a certainement accueilli avec joie et généreusement, comme il sait le faire. Mais ici, vous ne serez pas reçu comme il se doit, car la famine règne. Pour ce soir, il ny aura au souper que six miches de pain, quun religieux très pieux ma fait envoyer aujourdhui. Avec cela, un petit tonneau de vin cuit et un chevreuil quun de mes serviteurs a tué dune flèche ce matin. Elle ordonna donc quon dresse les tables et ils sassirent pour dîner ; le repas dura peu, mais ils le mangèrent de bon appétit. Après quoi ils se séparèrent : certains allèrent dormir et dautres monter la garde. On prépara dans la salle le lit où devait dormir le chevalier. Tout fut fait pour son confort : de beaux draps blancs, une couverture précieuse et un oreiller pour reposer sa tête. Le chevalier, resté seul, sendormit aussitôt dun sommeil paisible. Mais la jeune fille, enfermée dans sa chambre, ne trouvait pas le repos. Pendant que lui dormait en paix, elle se tourmentait, en proie à une bataille qui la faisait sagiter dans son lit. Finalement, elle prit la décision daller parler à son hôte et de lui livrer ses soucis. Elle revêtit sur sa chemise un court manteau de soie pourpre, et elle se lança dans laventure, car c’était une femme hardie et courageuse. Ce n’était pas lamour quelle cherchait en venant trouver le jeune homme, mais un ami loyal, prêt à laider. Blanchefleur sortit de sa chambre, tremblant de peur, et sapprocha en pleurant du lit où le chevalier dormait. Elle sagenouilla à côté de lui, pleurant si fort que ses larmes coulaient sur le visage du jeune homme. Celui-ci s’éveilla, sentant sa face mouillée, et laperçut agenouillée devant son lit. Courtoisement, il lattira à lui et la prit dans ses bras : — Belle amie, que voulez-vous ? Pourquoi êtesvous venue ici ? — Ah ! noble chevalier, pitié ! Pour lamour de Dieu, ne vous imaginez pas que je cherche à commettre quelque folie en venant vous trouver ainsi, presque nue. Aucune pensée basse et vile nhabite mon esprit. Nulle créature au monde nest plus infortunée que moi. Chaque jour qui se lève mapporte le malheur, mais cette nuit est ma dernière nuit de souffrance. Demain sera mon dernier jour, car je me tuerai de ma main. Ma situation est désespérée : javais dans ce château plus de trois cents chevaliers, il ne men reste plus que cinquante. Les autres ont été tués ou faits prisonniers par le sénéchal de Clamadeu des Îles. Et les prisonniers ont tout à craindre, car Clamadeu est un homme cruel. Quelle douleur pour moi : tant de chevaliers sont morts pour me défendre ! Le château a été assiégé tout un hiver et tout un été ; nos forces nont cessé de diminuer et nos vivres sont épuisés. Demain, si Dieu ne nous vient en aide, ce château devra être rendu, et moi avec, comme captive. Je serai livrée à Clamadeu, mais je me tuerai avant. Clamadeu pense mavoir, mais il ne maura jamais que morte, car je garde dans un écrin un couteau dacier fin que je me plongerai dans semé dans le cœur du jeune homme le désir de livrer bataille pour la défendre, elle et les siens. Il ne voulut pas la laisser partir ainsi : — Chère amie, séchez vos larmes, ne pleurez plus. Venez vous allonger à côté de moi et reprenez courage. Dieu vous accordera peut-être demain une journée meilleure que vous ne le pensez. Il la prit contre lui et lembrassa ; ils passèrent ainsi la nuit côte à côte, dans les bras lun de lautre. 20. Le mot de château désigne souvent, au Moyen Âge, un ensemble plus vaste quaujourdhui : il comprend lensemble des habitations regroupées à lintérieur de lenceinte fortifiée, donc une ville. La maison du seigneur, au centre, est nommée tour , donjon ou palais . 21. Longue tunique portée par les hommes ou les femmes. Fait dans une étoffe luxueuse (plus que la cotte , qui peut être ordinaire), le bliaut est fréquemment doublé de fourrure précieuse (hermine, zibeline, écureuil gris). 22. Sorte de grande cape sans manches, cest un vêtement dapparat souvent porté à lintérieur.
chapitre:7 Perceval sauve Beaurepaire: Au matin, le jeune homme se leva, bien résolu à porter secours à la jeune fille désemparée qui avait demandé son aide : — Belle amie, lui dit-il, je ne quitterai pas ces lieux sans y avoir ramené la paix. Je vais aller trouver là-dehors votre ennemi et le défier en combat singulier 23 . Mais si je lemporte sur lui, je vous demande de maccorder votre amour en récompense : je ne souhaite pas dautre salaire. — Seigneur, il serait bien mesquin de ma part de vous le refuser. Mais je ne veux pas que, pour gagner mon amour, vous alliez mourir pour moi : ce serait un bien grand dommage, car vous êtes trop jeune pour livrer bataille à un chevalier tel que Clamadeu des Îles. Il est grand, fort et solide comme un roc, et vous ne pourrez tenir contre lui. — Cest ce que vous verrez aujourdhui même. Je ne renoncerai à ce combat pour rien au monde. La jeune fille était affligée de le voir courir un tel danger. Toutes et tous, dans le château, le supplièrent de ne pas aller affronter un homme que nul navait vaincu jusque-là. Mais le garçon demanda quon lui apporte ses armes et quon lui ouvre la porte. Les autres laidèrent à s’équiper et à monter à cheval, mais tous étaient bien inquiets : — Seigneur, que Dieu vous vienne en aide aujourdhui, et quil punisse Clamadeu, qui a dévasté tout ce pays ! Ils laccompagnèrent ainsi en pleurant jusqu’à la porte de la ville. Quand ceux de larmée ennemie le virent, ils le montrèrent à leur chef, qui était assis devant sa tente. Clamadeu était bien certain quon lui livrerait le château dans la nuit, à moins que quelquun ne sortît pour laffronter en combat singulier. Il était sûr davoir conquis le château et le pays tout entier. Quand il vit le jeune chevalier, il se fit armer sur-le-champ, enfourcha un solide cheval et vint linterpeller : — Jeune homme, qui tenvoie ici ? — Et toi, que fais-tu sur cette terre ? Pourquoi as-tu tué tous ces chevaliers et dévasté le ma volonté ! — Maudit sois-tu ! Tu vas devoir changer de discours ! Le jeune homme en eut alors assez et mit sa lance en position. Les adversaires s’élancèrent au galop lun vers lautre, sans plus de défi ni de discours. Chacun tenait une lance solide au fer tranchant. Les chevaliers étaient robustes et se haïssaient à mort. Les lances volèrent en éclats et ils se retrouvèrent à terre, désarçonnés. Remontant à cheval aussitôt, ils se précipitèrent lun contre lautre, plus féroces que des sangliers. La colère et la rage rendaient terribles les coups d’épée quils se donnaient sur leurs heaumes et leurs écus. Mais, à la fin, Clamadeu tomba au sol, blessé au bras et au côté. Le jeune homme mit pied à terre et courut vers lui, l’épée levée. Il laurait bien tué, mais Clamadeu cria merci 24 , et le jeune homme se souvint alors de la parole de Gornemant : ne jamais tuer un adversaire vaincu qui demande grâce. Il écouta donc Clamadeu plaider sa cause : — Ne sois pas cruel, mon ami, au point de me refuser ta grâce ! Je le reconnais solennellement : tu las emporté sur moi, car tu es un excellent chevalier. Mais si tu me tues, personne ne voudra croire que tu aies pu me vaincre tout seul, en combat loyal, car je suis un chevalier très réputé. Il vaut donc mieux que tu me laisses la vie, et je pourrai témoigner de ta victoire : on croira en ma parole et ta gloire sera grande. Et si tu as un seigneur à qui tu dois reconnaissance pour un don ou un service, envoie-moi auprès de lui : jirai me constituer prisonnier et le servirai fidèlement. — Je ne demande pas mieux. Sais-tu où tu vas aller ? À ce château. Tu te mettras à la merci de la belle jeune fille qui est mon amie, et tu ne chercheras plus jamais à lui nuire. — Tu veux ma mort, répondit lautre. Elle marracherait la vie si elle me tenait, car jai moi-même tué de nombreux chevaliers de son domaine. Nastu donc pas un autre ami ? Alors le jeune homme lui proposa de se rendre chez le noble seigneur Gornemant, qui lavait reçu dans son magnifique château. Mais reconnaissant ce nom, son adversaire s’écria : — Cest un lieu plus redoutable encore. Au cours de cette guerre, jai tué lun des frères de ce seigneur. Tue-moi plutôt toi-même, car, si tu menvoies là-bas, ma mort est assurée. — Tu iras donc alors, dans l’état où tu es, à la cour du bon roi Arthur. Tu le salueras de ma part et tu te feras présenter la jeune fille que le sénéchal Keu a frappée parce quelle avait ri en me voyant. Cest à elle que tu te rendras prisonnier et tu lui diras bien que, sil plaît à Dieu, je la vengerai de laffront quelle a subi à cause de moi. Clamadeu accepta toutes ces conditions. Il dut ensuite promettre que, dès le lendemain, avant quil ne fasse jour, il ferait libérer tous les prisonniers quil retenait dans ses tours. Il jura que, plus jamais, de toute sa vie, ni lui ni son armée ne chercheraient à nuire à la châtelaine de Beaurepaire. Le chevalier vainqueur sen retourna au château. Tous les habitants vinrent à sa rencontre pour lui faire fête et lhonorer. Leur seul regret était de ne pouvoir tenir le vaincu : — Pourquoi, seigneur, ne lavez-vous pas amené ici ? Pourquoi ne pas lui avoir coupé la tête ? — Par ma foi, seigneurs, jaurais mal agi en vous le livrant : il aurait connu ici un triste sort. Quant à le tuer, ç’aurait été une action bien basse, car il mavait demandé grâce. Je lai donc envoyé prisonnier à la cour du roi Arthur. Il ne vous fera plus jamais de mal. La demoiselle survint alors, plus joyeuse que jamais. Elle lentraîna dans ses appartements pour quil puisse se reposer à son aise. Au lieu de boire et de manger, ils échangèrent baisers et paroles tendres. Le lendemain se leva un grand vent qui, grâce à Dieu, poussa vers le port trois beaux navires. C’étaient des marchands qui avaient à vendre tout ce quon pouvait désirer : pain, vin et jambons salés, bœufs et porcs à abattre, blé en quantité. Ils parvinrent au château à la grande joie des habitants, affamés par le long siège quils avaient subi. Ceuxci laissèrent éclater leur soulagement : — Béni soit Dieu qui donna au vent la force de vous amener à bon port ! Soyez les bienvenus ! La joie fut complète dans la cité quand revinrent ceux qui avaient longtemps séjourné dans la cruelle prison de Clamadeu. Toutes les cloches des monastères sonnaient pour remercier Dieu. Tous dansaient par les rues et les places. Le château était en liesse : plus personne pour les attaquer ni leur faire la guerre. Clamadeu, de son côté, fit route vers Disnadaron, où le roi Arthur tenait sa cour 25 . Quand il entra dans la grande salle, un chevalier le reconnut et sexclama : — Seigneurs, voici une aventure extraordinaire ! Celui qui arrive ici, cest Clamadeu des chevalier qui pût exister. Mais je vois bien, à l’état où il est, quil a trouvé son maître ! Clamadeu se présenta devant le roi : — Que Dieu protège le roi Arthur, le plus noble roi qui soit au monde ! Écoutez donc, seigneur, le message que jai à vous livrer : cela mest bien pénible, mais je dois reconnaître quun chevalier ma vaincu et moblige à me rendre prisonnier à vous. Jignore son nom, mais ce que je sais, cest quil porte des armes vermeilles et déclare que cest vous qui les lui avez données. — Ami, répondit le roi, dis-moi comment il se porte : est-il libre et en bonne santé ? — Mais oui ! Cest le plus vaillant chevalier que jaie jamais rencontré. Je dois dire de sa part à la jeune fille qui la accueilli en riant quil la vengera de Keu et de sa gifle. Le fou sauta alors de joie. — Seigneur roi, elle sera cher payée, la gifle : Keu en aura le bras cassé, il ne pourra rien faire pour l’éviter. Le roi se lamentait, car Keu lavait privé dun chevalier remarquable : à cause de sa mauvaise langue, il lavait éloigné de la cour. On mena donc Clamadeu dans les appartements de la reine. Il la salua, puis il put enfin donner à la jeune fille des nouvelles qui la réjouirent : elle souffrait encore dans son cœur de lhumiliation quelle avait subie. Pendant ce temps, à Beaurepaire, celui qui avait délivré la terre et la jeune fille coulait des jours délicieux avec son amie. Il aurait pu y vivre heureux longtemps, mais un souci le tourmentait : il pensait à sa mère, quil avait vue tomber évanouie, et désirait plus que tout aller la voir. Quand il osa finalement demander congé 26 à la jeune fille, elle sy opposa, et tous ses gens avec. Ils le supplièrent de rester, mais leurs prières ne servirent à rien ; il leur fit seulement une promesse : si sa mère était en vie, il la ramènerait ici avec lui et gouvernerait ce pays. Si elle était morte, il reviendrait également, ils pouvaient en être sûrs. Quand il quitta la ville, il laissa son amie Blanchefleur dans le plus profond chagrin, ainsi que tous les autres. Pour laccompagner, il se forma une procession comme pour les plus grandes fêtes : les moines et les religieuses avaient revêtu leurs plus beaux ornements, mais ils étaient plongés dans la peine. — Seigneur, ne t’étonne pas si nous pleurons : tu nous as sauvés de lexil et rendu nos maisons, et maintenant, tu veux nous abandonner ! Il est juste que notre douleur soit</value>
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